Les Bangladais sont convoqués aux urnes, ce jeudi 12 février, pour élire les 350 députés qui siègeront à la chambre unique du Parlement monocaméral de Dacca. Parallèlement, ils sont appelés à se prononcer aussi par référendum sur une série de réformes destinées à renforcer la démocratie bangladaise.
Ces législatives sont une échéance importante qui permettra à ce peuple d’Asie du Sud de tourner définitivement la page du régime autocratique de l’ex-Première ministre Sheikh Hasina, surnommée « la bégum de fer ». Une expérience qui s’est conclue par des émeutes sanglantes entraînant la destitution et le départ en exil de la dictatrice honnie, il y a un an et demi…
Les élections de ce jeudi, tout comme les réformes constitutionnelles, ont été préparées par le gouvernement intérimaire qui a pris les rênes du pouvoir dès le lendemain de la chute de Sheikh Hasina et de son régime, en août 2024. Il est dirigé par le célèbre économiste bangladais et prix Nobel de la paix 2006, Muhammad Yunus, qui a promis que ces élections seront libres, transparentes et démocratiques.
« Et il y a de fortes chances qu’elles le soient car, au Bangladesh, soutient le politologue Jérémie Codron, spécialiste de la région, c’est traditionnellement sous l’égide des gouvernements provisoires que se sont tenues les élections les plus crédibles, sans trucages ou manipulations. C’est sans doute parce que ces « caretaker governments », comme on les appelle sous les tropiques, sont composés de technocrates issus de la société civile et sans ambition politique. C’est le cas de Muhammad Yunus. »
Auréolé de son prix Nobel
Père du microcrédit, reconnu sur la scène internationale, c’est auréolé de son prix Nobel que Yunus avait répondu à l’appel de son pays qui menaçait de plonger dans le chaos politique après la fin brutale de l’ancien régime en août 2024. Octogénaire, l’homme se défend de toute ambition politique. Il se trouvait à Paris pour les Jeux olympiques lorsque les représentants du mouvement étudiant qui avaient fait tomber l’ex-Première ministre Sheikh Hasina l’ont appelé pour venir prendre la tête du gouvernement provisoire et pour les « aider à redresser le pays ».
« Yunus avait le choix entre accepter l’invitation ou voir l’armée prendre le pouvoir dans son pays », se souvient Jérémie Codron. L’économiste prêtera serment le 8 août et présidera le lendemain le premier conseil de ministres de son gouvernement réunissant des figures de la société civile dont des intellectuels, des économistes et deux leaders du mouvement étudiant.
Le mandat qui lui est confié alors ? Organiser des élections, tout en mettant en œuvre une série de réformes institutionnelles pour empêcher le pays de plonger une nouvelle fois dans la spirale autocratique.
La « Charte de juillet »
« La tâche était colossale, s’exclame Jérémie Codron. C’est la première fois dans l’histoire mouvementée du Bangladesh qu’un gouvernement s’attelait à une réforme du pays en profondeur en renouvelant ses institutions qui avaient été dévoyées systématiquement par les régimes successifs. »
Les travaux commencent dès le lendemain de l’entrée en fonction du gouvernement car, dans les coulisses, les partis politiques s’impatientent pour diriger le pays. Mais Yunus, lui, décide, avec la bénédiction du mouvement étudiant, de donner du temps au temps en effectuant les réformes indispensables avant de lancer le processus électoral.
En l’absence d’un Parlement élu et accablé d’une bureaucratie défaillante, l’équipe gouvernementale a dû s’appuyer sur des experts nationaux et internationaux pour diagnostiquer les causes de la mal-gouvernance chronique qu’a connue le Bangladesh, documenter les abus de pouvoirs et mettre en place des garde-fous pour prévenir tout futur aventurisme. Réunis en commissions, les experts ont planché sur des questions clés allant du système électoral à la justice en passant par l’administration publique, les institutions, la police ou la corruption.
Les réformes proposées ont été ensuite âprement débattues et négociées avec l’ensemble de la classe politique bangladaise. Une charte constitutionnelle en est sortie, appelée « Charte de juillet », qui a été signée par la quasi totalité des partis, dont les partis islamistes, qui ont le vent en poupe. Le document final propose notamment de limiter à deux les mandats du Premier ministre et de créer un Sénat pour donner plus de poids au travail législatif. La charte doit être soumise à l’approbation de la population, par référendum, en même temps que les législatives, et si elle est validée, il incombera au gouvernement sorti des urnes de mettre les réformes en œuvre.
Les limites de la méthode
« Force de proposition et énorme capacité de négociation et de persuasion, tels sont les deux piliers de la méthode Yunus », analyse Jérémie Codron, tout en reconnaissant que celle-ci n’est pas infaillible à 100%. Notamment en période de crise ou de transition, comme celle que traverse le Bangladesh depuis la chute du précédent régime en août 2024.
« On en a vu les limites notamment en matière de maintien de l’ordre », affirme Charza Shahabuddin, politiste et post-doctorante au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po. En effet, succédant aux violences civiles que le Bangladesh a connues sous Sheikh Hasina et la Ligue Awami, la période de transition avec le gouvernement intérimaire aux manettes a été jalonnée par des vagues de colère populaire et des cycles de vendetta. Les violences ciblaient non seulement les partisans de la Ligue Awami, mais aussi les minorités religieuses (hindous, bouddhistes, chrétiens), qui constituent plus de 10% de la population bangladaise, à majorité musulmane.
On se souvient des atrocités qui se poursuivaient lorsque Muhammed Yunus a prêté serment dans les jours qui ont suivi le cycle répression/guérilla urbaine, entraînant la chute brutale du gouvernement de Sheikh Hasina. Les tensions étaient encore vives à travers le pays. Le nouveau chef du gouvernement est alors sorti sur le perron du palais présidentiel pour appeler les tueurs et les incendiaires à mettre fin aux attaques « contre qui que ce soit, où que ce soit dans le pays ». Il a promis alors de s’atteler en priorité au rétablissement de l’ordre et de la loi.
« La sécurité n’a jamais été véritablement rétablie », affirme Shahabuddin. La chercheuse attire l’attention sur la recrudescence des violences en décembre dernier à la suite du meurtre d’un leader étudiant populaire, Sharif Osman Hadi, aux discours fiévreux visant la minorité hindoue et l’Inde où la Première ministre déchue Sheikh Hasina et son gouvernement ont trouvé refuge. La mort d’Hadi a déclenché de violentes manifestations, avec des foules incendiant les sièges de deux grands journaux réputés pro-Indiens ainsi qu’une importante institution culturelle. « Plus urgent que les prochaines élections : le retour à l’ordre public », écrit la chercheuse Shahabuddin dans la revue Politique étrangère, en décembre 2025.
Catastrophique
Alors que les bangladais se rendent aux urnes pour un scrutin crucial qui marquera aussi la fin du gouvernement provisoire, beaucoup s’interrogent sur le bilan du gouvernement provisoire et en particulier sur celui de son chef, Muhammad Yunus. « Catastrophique », dit Charza Shahabuddin à RFI. D’autres se montrent plus cléments, comme le politologue australien Mubashar Hasan, qui a déclaré à Al-Jazeera : « Yunus a pris les rênes du Bangladesh à un moment où on craignait que le pays se désagrège. L’histoire jugera… »
Enfin, pour Jérémie Codron, « c’est le succès ou l’échec des élections du 12 février qui dira si la méthode Yunus mérite un deuxième prix Nobel de la paix ».
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