Il s’appelle Ibrahim et il a 63 ans. Le jour de l’attaque d’El-Fasher, le 26 octobre 2025, il tente de fuir la ville comme de nombreux habitants. Il est rattrapé par les forces paramilitaires du général Hemedti, et emprisonné avec plusieurs centaines de personnes dans l’hôpital pédiatrique de la ville, transformé en centre de détention.
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Chaque jour, lui et ses codétenus étaient forcés de creuser des fosses communes, pour enterrer les cadavres qui jonchaient les rues. « Chaque jour, une équipe de 10, 20, des fois 50 personnes sortait pour aller enterrer les corps. Les paramilitaires nous donnaient de grandes bâches, dans lesquelles on mettait les corps – j’ai vu des corps d’enfants et de femmes – puis on les chargeait dans des camions. Ensuite il fallait décharger les sacs, les mettre dans une fosse. Après une pelleteuse venait recouvrir le trou », témoigne-t-il.
Ibrahim raconte qu’il enterrait jusqu’à 400 personnes par jour. Il y avait tellement de corps dans les rues, ajoute-t-il, que parfois les paramilitaires leur roulaient dessus.
Toujours aucun bilan de l’attaque d’El-Fasher
Les chercheurs de l’université de Yale – qui étudient les images satellites – estiment à plusieurs milliers le nombre de morts. Des chiffres impossibles à vérifier car personne n’a pu se rendre sur place de façon indépendante. Mais selon ces chercheurs, les paramilitaires voulaient de se débarrasser des corps dans des fosses communes et éliminer toutes preuves des massacres.
Dans un rapport, ces chercheurs affirment avoir répertorié plus de 130 charniers dans et autour de la ville d’El-Fasher. Interrogé sur l’emplacement de ces fosses, Ibrahim assure se rappeler d’où elles se trouvent. « On creusait des trous dans un endroit à environ 500 mètres à l’est de la prison. Mais il en a beaucoup d’autres. Il y en a à la sortie d’El-Fasher, sur la route qui va vers Garni. Il y en a aussi à l’hôpital de l’Unicef ».
Un long trajet jusqu’à Port-Soudan
Après 22 jours, son calvaire s’achève. Sa famille arrive à lui envoyer l’équivalent de 10 000 dollars exigés par les paramilitaires pour sa libération.
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Ceux dont la famille ne pouvait pas payer ou ne payait pas suffisamment vite étaient abattus, se rappelle-t-il. De nombreux détenus mourraient également de déshydratation et de diarrhée, car nous n’avions que de l’eau sale à boire, ajoute-t-il.
Libre, Ibrahim entreprend un long trajet jusqu’à Port-Soudan à l’autre bout du pays pour y retrouver son frère. Quand il arrive, il est très affaibli et émacié. Quand il raconte sa détention, il dit : « C’était comme une scène du jugement dernier. »
Des dizaines de témoignages évoquent ces fosses communes
Ce sont des volontaires d’une organisation soudanaise, Darfur Emergency Committee, qui ont recueilli le témoignage d’Ibrahim. Il s’agit d’un réseau de soudanais de la diaspora, qui récolte de l’argent pour financer l’aide humanitaire au Soudan, faire du lobbying, retrouver les membres de familles qui se sont perdues, et qui plus récemment a commencé à recueillir les témoignages de victimes pour monter des dossiers et un jour saisir la justice internationale.
L’un d’eux, Altahir Hashim est d’ailleurs en ce moment même au Soudan. Il a recueilli plus d’une trentaine de témoignages de rescapés d’El-Fasher, dont certains confirment l’existence et l’emplacement de ces fosses communes.
« Tous racontent la même histoire, dit-il. Les paramilitaires les ont forcés à jeter les corps dans des fosses communes », répertoriées dans une dizaine de lieux : Saudi Hospital, Garni Gate, Shalla prison, Melit Gate, Children’s hospital et dans le quartier de Daraja Oula…
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