Le Parti socialiste (PS) a-t-il renié ses ambitions concernant le budget de l’Etat en échange de quelques concessions minimes de la part du gouvernement ? Telle est la position défendue par la cheffe de file des députés La France insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot, interrogée sur Franceinfo, mardi 20 janvier, au lendemain de l’annonce par Sébastien Lecornu de son intention de recourir au 49.3 pour faire adopter le budget sans vote, avec l’approbation tacite des socialistes.
Si, à droite, la copie soumise par le premier ministre a été qualifiée à plusieurs reprises de « budget socialiste », Mme Panot a, de son côté, dénoncé l’écart apparent entre les compromis acceptés par le parti d’Olivier Faure – en échange de son engagement à ne pas censurer le gouvernement – et le contre-budget défendu il y a encore quelques mois par ses députés. « Combien ont été mises, dans ce budget, de ces grandes propositions qui avaient été faites par le Parti socialiste ? Zéro », a insisté la députée du Val-de-Marne. Elle a pris pour exemples l’instauration de la taxe Zucman sur les très hauts patrimoines ou l’abrogation de la réforme des retraites, un temps présentées par les socialistes comme des « lignes rouges ».
Faut-il parler de renoncement, ou les socialistes peuvent-ils au contraire se targuer d’acquis importants ? Pour répondre, Les Décodeurs ont passé au crible le contre-budget du PS, publié à la fin du mois d’août 2025, ainsi que ses déclarations d’intention, et les ont comparés aux compromis scellés dans la dernière version du budget, dont les premières mesures ont été dévoilées par M. Lecornu. Si le gouvernement a clairement fait un pas en direction du centre gauche, les principaux totems des socialistes semblent, en définitive, peu nombreux dans ce texte.
Des mesures chères au PS absentes de la copie finale
A première vue, le PS semble avoir accumulé les revers tant les mesures centrales de son contre-budget semblent absentes du texte défendu par le gouvernement. Sur la taxation des plus riches, tout d’abord, qui ne sera pas alourdie en 2027. Exit donc la taxe Zucman, que le parti à la rose avait d’abord présentée comme sa première condition de non-censure. Idem pour le rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF), supprimé en 2018 par Emmanuel Macron au profit de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), et que les socialistes voulaient réintroduire en le recentrant sur la « fortune financière dite non professionnelle » – proposition à laquelle s’étaient largement opposés la majorité présidentielle et le Rassemblement national dans l’Hémicycle.
Pas non plus d’augmentation pour la taxe sur les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), ces mastodontes du numérique américains, dont les socialistes entendaient multiplier le taux par deux, pour un rendement annuel de 700 millions d’euros. Abandonné, le projet de taxer les holdings, ces structures dont usent massivement les plus fortunés pour échapper à l’impôt. Néanmoins, ce revers est en partie contrebalancé par la fin de l’exonération des « biens personnels » dans le cadre du pacte Dutreil, qui permet de transmettre une entreprise avec certains avantages fiscaux et en vertu duquel certains particuliers logeaient des biens sans lien avec l’entreprise. La pratique sera désormais interdite, ce qui devrait avoir un effet indirect sur la taxation des holdings, où les biens personnels sont habituellement logés.
En s’attaquant au pacte Dutreil, le gouvernement répond ici à une demande directe des socialistes, qui avaient également en ligne de mire des réformes similaires sur d’autres niches fiscales considérées comme particulièrement coûteuses ou inefficaces. En tête de celles-ci figure le crédit d’impôt recherche. Il sera cependant maintenu tel quel dans le texte final, tout comme le traitement fiscal avantageux de l’assurance-vie dans le cadre des successions, que les socialistes voulaient réformer.
Outre ces désaveux manifestes, certaines victoires du PS n’apparaissent que partielles. La plus emblématique porte évidemment sur la réforme des retraites. Les socialistes demandaient l’ouverture d’un dialogue avec les partenaires sociaux en vue de ramener à terme l’âge de la pension à 62 ans ; ils ont finalement obtenu le gel de l’âge de départ à 62 ans et 9 mois jusqu’en 2028, permettant à 3,5 millions de personnes de bénéficier d’un départ précoce par rapport à la réforme Borne. Le PS assure toutefois que « le combat continue » pour éviter le recul définitif de l’âge légal à 64 ans.
Plusieurs concessions de l’exécutif aux socialistes
D’un autre côté, certains des aménagements du projet de loi de finances annoncés vendredi 16 janvier par Sébastien Lecornu satisfont plus ou moins directement à des demandes du PS, notamment sur le volet pouvoir d’achat.
Le gouvernement a notamment entériné le dégel du barème de l’impôt sur le revenu, qui était mentionné dans le contre-budget socialiste et que la droite réclamait aussi. Une évolution qui permet ainsi de neutraliser les effets de l’inflation sur le niveau d’imposition et d’éviter que des Français jusqu’alors non imposables le deviennent.
Sans correspondre à la lettre du contre-budget du PS, d’autres concessions du gouvernement vont contribuer à « soutenir les classes populaires et moyennes et les travailleurs », comme le réclamait le parti. C’est le cas du renoncement au rabotage de la prime d’activité, qui devrait même finalement augmenter pour les travailleurs modestes. Mais aussi de l’extension à tous les étudiants du repas à un euro dans les restaurants universitaires, du retrait de la réforme de l’abattement de l’impôt sur le revenu pour les retraités, ou encore de l’abandon des économies prévues sur les allocations pour les personnes en situation de handicap et les allocations logement.
Enfin, sur le sujet majeur de la fiscalité des sociétés, la dernière copie de Sébastien Lecornu fait un pas vers le parti à la rose, qui demande dans son contre-budget de « mettre à contribution les grandes entreprises ». Ainsi, la surtaxe sur les bénéfices des grands groupes est reconduite en 2026 à un niveau similaire à celui de 2025, pour une recette attendue de 7,3 milliards d’euros, alors que le gouvernement comptait au départ la diviser par deux. Le gouvernement renonce aussi à la baisse de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, qui était réclamée par le patronat pour réduire ses impôts de production.
Au terme de cet examen, il apparaît que le PS n’a pas réussi, en échange de sa non-censure, à faire intégrer dans le budget 2026 plusieurs des mesures emblématiques qu’il défendait. On peut aussi considérer que plusieurs concessions faites par l’exécutif respectent l’esprit sinon la lettre des vœux du parti. Cet état de fait suffit-il à dire que les socialistes se sont reniés ? Oui, selon LFI, qui cultive une position maximaliste censée mieux porter les valeurs de gauche ; non, répondraient les socialistes, qui revendiquent de forger des compromis, gages à leurs yeux d’avancées, même modestes.














