Un bilan provisoire de 4 000 victimes confirmées et jusqu’à « 20 000 morts » estimées : au 23e jour des manifestations qui secouent le pays depuis le 28 décembre – et avec une coupure quasi-totale d’Internet depuis le 8 janvier –, il est toujours impossible pour les différents observateurs de donner le décompte exact du nombre de victimes de la répression du pouvoir iranien.
Après que le guide suprême Ali Khamenei a annoncé la mort de « plusieurs milliers » de personnes, les autorités iraniennes ont plus précisément communiqué sur le sujet dimanche 18 janvier : selon elles, au moins 5 000 personnes seraient mortes lors de ces manifestations, comme l’a déclaré une source officielle iranienne anonyme à l’agence de presse Reuters. « Le décompte final ne devrait pas augmenter de manière significative », a aussi affirmé cette source, qui a qualifié les manifestants de « terroristes et d’émeutiers armés ».
Jusqu’à 20 000 morts estimées
Mais malgré les dires du régime, le vrai nombre de morts pourrait toutefois être sensiblement plus élevé, les bilans d’observateurs confirmant l’ampleur de la répression des manifestants par le pouvoir iranien.
Avant même les déclarations des autorités iraniennes, des estimations publiées dans plusieurs médias internationaux ont donné des chiffres jusqu’à quatre fois plus élevés. Le média américain CBS a par exemple rapporté le 13 janvier qu’entre 12 000 et 20 000 personnes auraient pu être tuées dans ces manifestations, sur la base d’estimations d’un groupe d’activistes basés en Iran, qui s’est appuyé sur des rapports médicaux récupérés partout dans le pays.
Le chiffre de 12 000 morts a également été publié le même jour par le média basé à Londres Iran International, reprenant des sources gouvernementales et sécuritaires haut placées en Iran. Le 18 janvier, le Sunday Times a aussi publié un nombre de morts estimé entre 16 500 et 18 000 victimes, sur la base de données récoltées par des sources iraniennes dans 24 hôpitaux et services d’urgence du pays.
3 919 morts vérifiées au 18 janvier
Malgré ces différentes estimations, la plupart des médias et agences internationaux, dont France 24, se sont majoritairement appuyés sur les données de deux organisations qui couvrent les droits humains en Iran : les ONG Iran Human Rights, basée en Norvège, et Human Rights Activists in Iran (HRANA), aux États-Unis.
Au 18 janvier, HRANA avait par exemple décompté 3 919 « morts confirmés », dont 178 membres des forces gouvernementales, mais aussi 8 949 morts « en cours de vérification ». Ces chiffres, qui sont basés sur des informations concrètes des familles et de sources médicales en Iran, sont issus d’un processus de vérification et d’identification des victimes réalisé à partir de sources sur le terrain.
Iran Human Rights comptabilisait de son côté au 14 janvier 3 428 morts (voir graphique ci-dessous). Comme l’a noté l’organisation, l’immense majorité des victimes ont été tuées lors des manifestations organisées entre le 8 et le 12 janvier, période où la répression a été la plus violente. Si la coupure d’Internet a fortement entravé le décompte des victimes lors de ces manifestations, les deux ONG rattrapent progressivement leur retard et continuent de comptabiliser les personnes tuées lors de ces rassemblements.
En ligne, certains ont toutefois pu critiquer l’utilisation sans contexte de ces bilans, inférieurs à ce jour à celui des autorités iraniennes. Cette sous-évaluation, liée à leur méthodologie de vérification, est clairement précisée par les deux ONG : « Il convient de noter que le chiffre total correspond à un minimum absolu », indiquait Iran Human Rights dans son dernier rapport le 14 janvier, s’appuyant par ailleurs sur des données issues de seulement 15 provinces sur les 31 qui composent l’Iran.
Jennifer Connet, conseillère juridique de HRANA, précise également comment fonctionne leur décompte :
« Les chiffres que nous publions doivent être considérés comme des minimums et non comme des estimations de l’ampleur totale des dommages. Ces chiffres ne reflètent que les cas qui ont été vérifiés de manière indépendante à partir de sources primaires, ce qui est un processus qui prend du temps, compte tenu notamment du nombre de cas à vérifier dans cette situation et de la coupure d’Internet qui compromet la circulation de l’information.
Nous confirmons que chacun des […] décès confirmés a été identifié et vérifié individuellement à partir de sources primaires en Iran. Les ‘[…] cas en cours d’enquête’ font référence aux cas qui sont en cours de vérification indépendante. Notre équipe de vérification interne traite ces documents fournis par les citoyens avec le plus grand soin. »
Coupures d’Internet, difficultés d’accès au terrain : des chiffres encore partiels
Dans son dernier rapport, daté du 18 janvier, HRANA a par ailleurs précisé que 8 949 autres morts étaient actuellement en cours de vérification, ce qui devrait pourrait rapidement faire augmenter le nombre de victimes.
En plus de n’être que provisoire, ce bilan s’avère également incomplet, au vu de la difficulté d’accès à l’information sur le terrain, liée à la coupure d’Internet par le régime. Depuis 12 jours, les autorités empêchent en effet l’accès à l’Internet fixe et mobile dans une grande partie du pays, empêchant de fait l’utilisation des services de messagerie ou des appels passant par le Internet. Jennifer Connet développe :
En réponse au manque d’informations, HRANA a lancé un appel public via Telegram, exhortant les citoyens, les témoins oculaires et les personnes ayant accès à des documents, images et vidéos fiables à participer à la documentation indépendante des manifestations.
La coupure d’Internet pose de sérieux obstacles à la documentation et à la vérification. HRA reste profondément préoccupée par cette coupure d’Internet, qui non seulement viole le droit des Iraniens à accéder à l’information, mais coupe également plus de 90 millions de personnes du monde extérieur et facilite l’impunité pour l’usage excessif et continu de la force contre les manifestants, en permettant de dissimuler la violence et la répression.
« Nous avons constaté un ralentissement notable des signalements pendant plusieurs jours, ce qui correspond à la sévérité des restrictions en matière de communication », poursuit-t-elle. « Mais même pendant cette période, nous avons pu maintenir un contact limité grâce à des moyens de communication plus sûrs et moins sophistiqués, notamment des appels fixes avec notre réseau établi. »
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Quel que soit le décompte final de morts, la répression contre ce mouvement d’opposition au régime s’avère en tout cas déjà historique, en comparaison aux précédentes manifestations contre le régime. Lors des manifestations en soutien à Mahsa Amini, tuée par la police des mœurs iranienne après avoir été arrêtée pour « port de vêtements inappropriés » en 2022, plus de 500 manifestants avaient été tués.












