En France, la formule « les élites » est répétée presque mille fois par mois dans les médias, d’après l’agence Onclusive. Le terme s’est installé pour désigner un adversaire diffus, notamment lors du mouvement des « gilets jaunes ». Rien de comparable en Allemagne, où l’expression, dérivée du français, est presque absente du débat public. Elle y demeure moins connotée, et avait même, encore récemment, une consonance positive.
Les chercheurs admettent avoir du mal à décrire comment se forment les élites en Allemagne. « En France, on pense immédiatement aux grandes écoles et aux grands corps, en Angleterre au tandem Oxbridge [Oxford et Cambridge], aux Etats-Unis aux universités de l’Ivy League [désignant huit universités prestigieuses], résume le politologue Uwe Jun, professeur à l’université de Trèves. L’Allemagne n’a pas d’équivalent. » Point de filières d’élites, d’écoles qui suffiraient à définir la position sociale de celui qui en est issu. Non que le pays n’ait pas d’élites, mais celles-ci sont moins homogènes et moins facilement identifiables. Et, de ce fait, moins polarisantes.
« La France est une exception, et l’Allemagne en est le parfait symétrique », analyse le sociologue Michael Hartmann. L’Allemagne de l’Ouest a « longtemps été perçue comme une grande société de classes moyennes, dans laquelle les élites n’avaient pas de position particulière, elles étaient simplement fonctionnelles ». Ce qui a permis à la société allemande de « conserver un niveau de confiance élevé dans les institutions ». Aucun lieu en Allemagne ne concentre les pouvoirs politique, économique et intellectuel, comme c’est le cas à Paris ou à Londres. Munich et Francfort se battent pour savoir laquelle abrite le plus de milliardaires, tandis que le gouvernement fédéral reste scindé entre Berlin et Bonn, et concurrencé par les Länder.
« Invisibilité apparente »
« Cette invisibilité apparente des élites est étroitement liée au fédéralisme, explique le sociologue Steffen Mau. Il y a moins de multinationales qu’en France. Ici, l’économie est dans les provinces. Il y a des PME et des familles très fortunées partout sur le territoire, qui créent de la richesse localement, puis redistribuent, par exemple en finançant des fondations. » Elles emploient dans leur région, créent de l’activité, sont visibles. « Chacun a l’impression d’en faire un peu partie parce qu’elles semblent proches », ajoute-t-il.
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