- La Commission européenne relativise l’effet des importations de viande bovine en provenance du Mercosur sur la filière européenne, après la signature de l’accord de libre-échange.
- Selon ses calculs, les 99.000 tonnes autorisées ne représentent que 1,6% du total de la production européenne.
- Faux, répond la filière : car aujourd’hui, le Mercosur exporte essentiellement les morceaux d’aloyau et les exportations pourraient représenter dans le pire des scénarios jusqu’à 50% de la production européenne.
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« Des petits volumes
. » C’est ainsi que la Commission européenne qualifie les importations de bœuf en provenance des pays du Mercosur. Elle espère ainsi faire disparaître les craintes de la filière bovine européenne, qui voit d’un mauvais œil ce traité de libre-échange visant à abaisser les droits de douane. Ainsi, selon la Commission européenne, ce seront « 99.000 tonnes au maximum
» de viande bovine qui seront exportées vers l’UE en bénéficiant de tarifs douaniers très avantageux. Au-delà de ce quota, les droits de douane seront « largement prohibitifs
» (plus de 40% au lieu de 7,5%), rappelle encore l’exécutif européen.
Ces 99.000 tonnes représentent seulement 1,6% de la production européenne de viande bovine, insiste la Commission.
Un chiffre qu’il faut cependant mettre en perspective. La filière bovine estime en effet qu’après signature de l’accord, les importations bovines en provenance des pays du Mercosur « pourraient représenter 50% du marché européen
« . Comment expliquer une telle différence d’analyse ? Tout dépend en réalité de quoi on parle.
La Commission européenne aboutit à ce chiffre en comparant les 99.000 tonnes de viande bovine prévues par l’accord aux 6,6 millions de tonnes (« tonnes équivalent carcasse » ou « tec » pour la filière) de viande bovine produites dans l’Union européenne. « Or, ces 99.000 tec doivent plutôt être mises en regard de la production européenne d’aloyau issue du cheptel allaitant
« , estime auprès de TF1 Interbev, représentant de la filière bovine en France.
Les pays d’Amérique latine exportent essentiellement ces morceaux nobles
Pourquoi ? Car les pays du Mercosur exportent surtout vers l’Union européenne les morceaux « nobles » du bœuf, ce sont ceux de l’aloyau : filet, faux-filet, entrecôte, bavette d’aloyau. « C’est un segment beaucoup plus étroit, très recherché par les consommateurs européens et qui offre peu de débouchés alternatifs ailleurs, donc c’est là que se concentre la concurrence
« , explique Interbev.
Les experts estiment en effet que 100.000 à 120.000 tec de viande bovine sur les 194.000 tonnes importées aujourd’hui depuis le Mercosur sont des aloyaux (il s’agit toutefois d’une estimation, car dans les données d’importation, il n’existe pas de détail parmi tous les morceaux entrant dans la catégorie « viande bovine désossée réfrigérée »). L’UE, elle, produit 400.000 tonnes de morceaux d’aloyau. « Les importations de morceaux nobles en provenance des pays du Mercosur représentent déjà environ 25% de la production européenne
« , calcule donc Interbev.
Demain, si l’intégralité des 99.000 tonnes prévues par l’accord sont toutes de l’aloyau, la part des morceaux nobles issus du Mercosur pourrait donc représenter, dans le pire scénario, jusqu’à 50% de la production européenne (entre 200.000 et 220.000 tec de morceaux nobles venus des pays latino-américains). Cette analyse faite par la filière est confirmée dans les rapports des experts indépendants mandatés par le gouvernement sur les impacts sanitaires et environnementaux du Ceta (accord de libre-échange entre l’UE et le Canada) et de l’accord UE-Mercosur.
Des prix moins élevés pour la viande sud-américaine
Cette perspective inquiète les éleveurs européens car les morceaux d’aloyau en provenance du Brésil ou de l’Argentine sont moins chers : ils craignent cette concurrence jugée déloyale (conditions de production différentes, normes sociales et environnementales moins exigeantes, usages d’antibiotiques, etc.) et une baisse des prix sur le marché européen.
Selon l’Institut de l’élevage, les aloyaux du Mercosur arrivent à des coûts inférieurs de 18% à 32% par rapport aux coûts européens. « À tous les stades de la filière, la viande bovine produite dans les pays du Mercosur est compétitive en termes de prix, avec des coûts et des réglementations plus souples à l’amont comme à l’aval
« , souligne pour TF1 Baptiste Buczinski, agro-économiste pour cet organisme. Et ce, même en ajoutant le transport : « Les viandes arrivent réfrigérées ou congelées par container via bateau mais le coût de transport est faible en regard du prix de la viande et a peu d’effets
. »
Un mécanisme de protection critiqué
Il existe toutefois des mécanismes de protection, et la Commission peut intervenir en cas de déstabilisation du marché en raison des importations, en réhaussant temporairement les quotas et les droits de douane. Mais des experts mettent en doute l’efficacité d’une telle clause de sauvegarde.
D’abord, parce qu’il nécessite un suivi précis des importations. Car si la Commission peut « ouvrir une enquête sur demande d’un ou plusieurs États membres »
ou « de toute autre personne morale ou association agissant au nom de l’industrie européenne
« , il faut « des éléments de preuve suffisants
» qui attestent d’une déstabilisation du marché. Et donc un suivi très fin du secteur.
Un suivi difficile des importations des morceaux nobles
Mais selon l’Institut Veblen, un think tank engagé dans la transition écologique, « ce suivi précis des importations sera impossible à réaliser pour plusieurs catégories de produits sensibles
« . Et c’est le cas pour les morceaux d’aloyau.
« Ils ne peuvent pas faire l’objet d’une comptabilisation spécifique car (…) il n’existe pas, dans le code douanier, de ligne tarifaire correspondante. Ces morceaux à haute valeur ajoutée sont inclus dans le même code douanier que l’ensemble des viandes bovines fraîches importées »
, poursuit l’institut.
« La nomenclature douanière est trop vague
, confirme Baptiste Buczinski. L’aloyau est noyé dans la masse des lignes tarifaires qui concentrent toute la viande bovine désossée réfrigérée
. »
Des preuves compliquées à collecter
Résultat : impossible de suivre précisément l’évolution des importations des morceaux d’aloyau, et donc pour un État ou une industrie d’alerter la Commission. « Concrètement, cela empêche de distinguer clairement, dans les statistiques douanières, ce qui relève spécifiquement de l’aloyau par rapport aux autres morceaux inclus dans ces rubriques
, commente ainsi Interbev. Résultat : la lecture des flux commerciaux est moins fine et la capacité à quantifier précisément les volumes d’aloyau importés est limitée
. »
Les « preuves
» demandées par la Commission européenne seront donc difficiles à rassembler quand il s’agira de démontrer que ce sont bien les importations de ces morceaux spécifiques qui sont en cause, et qu’elles seraient responsables d’une baisse des prix sur le marché européen.
La France est toutefois moins immédiatement concernée. « Aujourd’hui, ce n’est pas la France qui est le principal point d’entrée de la viande des pays du Mercosur mais les Pays-Bas, l’Italie et l’Allemagne
« , précise ainsi Baptiste Buczinski. Les étals des boucheries françaises ne se retrouveront donc pas noyés par les morceaux en provenance d’Amérique du Sud.
Mais l’agro-économiste rappelle que l’effet sur les prix sera le même pour tous, si effet il y a : « Nous sommes sur un marché unique, et la hausse des disponibilités issues du Mercosur pourrait peser sur le marché français par effet rebond en faisant pression sur les prix européens, au moins de façon conjoncturelle.
» Avec à terme des conséquences craintes sur les revenus des éleveurs européens.












