jeudi, août 27

  • Édouard Philippe, candidat à l’élection présidentielle 2027, insiste dans une interview sur l’importance à accorder à l’apprentissage du français chez les jeunes enfants.
  • Il explique que beaucoup d’élèves de maternelle ne maîtrisent que 500 mots environ, loin des 2.500 mots qui constitueraient le seuil à viser à un tel âge.
  • Si des inégalités de langage sont attestées par des travaux sérieux, les 500 mots évoqués par l’ancien Premier ministre proviennent d’une source fragile, à manier avec réserve.

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Candidat à l’élection présidentielle 2027, Édouard Philippe a donné une interview cette semaine au Figaro (nouvelle fenêtre). Un échange au cours duquel l’ancien Premier ministre a évoqué l’importance de l’école, et sa volonté de mettre l’accent sur la maîtrise des savoirs fondamentaux. « Je veux que l’on soit intransigeant sur l’enseignement du français et des mathématiques », a-t-il notamment expliqué. « En maternelle, beaucoup d’enfants ne maîtrisent pas plus de 500 mots, alors que la cible devrait être à 2.500 pour tous. C’est là que l’on constate les écarts qui vont s’aggraver au fil du temps et constituer pour certains un retard initial extrêmement difficile à rattraper », a poursuivi le président d’Horizons.

L’origine de ce chiffre est fragile

La connaissance de 2.500 mots à la fin de la maternelle est-elle une « cible » à atteindre pour les élèves, comme l’explique Édouard Philippe ? C’est en tout cas un objectif fixé par le ministère de l’Éducation nationale lui-même, dans des documents relatifs aux programmes scolaires pour les jeunes en maternelle. Il est indiqué que « l’enseignement du vocabulaire est prioritaire à l’école maternelle », mais aussi qu’une « bonne connaissance lexicale permet de mieux comprendre et de mieux s’exprimer ». Les auteurs insistent sur le fait qu’une « maîtrise suffisante de la langue repose sur l’usage d’au moins 2.500 mots en fin de grande section. L’enseignement du vocabulaire doit donc être explicite, progressif et structuré », écrivent-ils.

Dès le début des années 2010, le ministère évoquait cet objectif, sous la plume de son ancien inspecteur honoraire, Philippe Boisseau. « À 3 ans, l’accent doit être mis sur les 750 mots les plus usuels que beaucoup d’enfants ne possèdent pas et qu’il est prioritaire de leur apprendre si on veut assurer leur réussite », soulignait-il (nouvelle fenêtre). « Quand cette base solide est bien assurée, on peut aller beaucoup plus loin, passer à 1.500 mots à 4 ans, ce qui constitue un bagage dont on pourrait presque se satisfaire pour la maternelle. Mais atteindre 2.500 à 5 ans est à la portée de bien des enfants. » Un objectif jugé ambitieux, donc, mais à la portée des élèves.

Si cet objectif de 2.500 mots ne suscite guère de débat, ce n’est pas le cas des 500 mots qui constitueraient selon Édouard Philippe le vocabulaire des élèves les plus en difficulté. Ce chiffre « est beaucoup plus fragile », confie à TF1info Sébastien Goudeau, professeur des universités en psychologie sociale. « On le retrouve dans un texte du linguiste Alain Bentolila, qui avance que les enfants au vocabulaire le plus pauvre connaîtraient environ 500 mots à l’entrée au CP, 1.000 pour un groupe intermédiaire et 2.500 pour les mieux pourvus. Le problème, c’est que ce texte ne cite aucune source, aucune étude, aucune donnée. » 

Le document en question (nouvelle fenêtre) est toujours accessible en ligne : publié en 2011, il est partagé par Éduscol, le portail officiel du ministère de l’Éducation nationale. Elle figure parmi les très nombreuses ressources pédagogiques mises à disposition des professionnels de l’enseignement. 

Réunis au sein d’un collectif, des linguistes ont vivement contesté (nouvelle fenêtre) le chiffre mis en avant par leur confrère. Alain Bentolila, assurent-ils, « atterre les linguistes (et pas qu’eux) en diffusant depuis 2005, de manière insistante et délibérée, un mensonge ». Ils évoquent ainsi le partage de « chiffres fantaisistes sur la taille du vocabulaire des jeunes des milieux défavorisés », soulignant que « 400 mots, c’est la taille moyenne du vocabulaire actif d’un enfant de deux ans ». Les signataires de ce billet au vitriol se montrent catégoriques : « Si l’on choisit la science, il faut des sources, des données et des preuves. N’attendons plus pour les lui demander », lancent-ils.

Les inégalités de langage existent malgré tout

Selon Sébastien Goudeau, il est très probable que l’origine de ces fameux « 500 mots » se trouve dans une étude américaine (nouvelle fenêtre) de 1995. Les deux chercheurs, Hart et Risley, avaient abouti à ce chiffre « pour des enfants au sein de familles très défavorisées », mais il concernait « des jeunes de 3 ans, pas ceux âgés de 6 ans ». Dès lors, « transposer une mesure faite à trois ans à des enfants qui entrent au CP conduit à le sous-estimer fortement ». Le professeur en psychologie sociale rappelle en passant que « les données développementales situent le vocabulaire d’un enfant de 6 ans bien au-delà de 500 mots ».

Vieux de plus de 30 ans, ces travaux présentent une série de biais méthodologiques à ne pas négliger. La taille de l’échantillon, en particulier, puisque seules 42 familles ont été suivies par les chercheurs. Par ailleurs, « seules les interactions langagières avec les parents ont été prises en compte », note Sébastien Goudeau, celles « avec d’autres membres de la famille n’étant tout simplement pas prises en compte ». Par ailleurs, « les mots comptabilisés ne l’étaient qu’à des moments très précis, pendant les repas ». Difficile, donc, d’en tirer des conclusions définitives. 

Les recherches sur la question ne se limitent toutefois pas à ces seuls travaux, déjà anciens. Aujourd’hui, les spécialistes s’accordent sur le fait que « les inégalités sociales de vocabulaire sont solidement établies et apparaissent très tôt ». En France, « l’étude ELFE menée par l’INED (Institut national d’études démographiques, ndlr) montre par exemple un écart marqué selon le milieu social dès l’âge de 2 ans ». Soulignons également que « le Conseil scientifique de l’éducation nationale a publié une synthèse sur le sujet en 2023, et qu’une méta-analyse internationale récente confirme cette association ». En clair, le fond du propos d’Édouard Philippe, selon lequel il existe de fortes inégalités de langage dès la maternelle, est aujourd’hui bien établi.

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Thomas DESZPOT

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