Fin janvier 2026, la présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez, a ordonné que l’Hélicoïde soit transformé « en un centre social, sportif, culturel et commercial pour la famille de la police et pour les communautés environnantes ». Un destin qui se rapproche, dans une certaine mesure, de celui voulu par son concepteur en 1955.
Sous la dictature de Marcos Perez Jimenez, l’architecte Jorge Romero Gutierrez élabore, pour un projet commercial privé, un centre commercial hors du commun dans l’effervescence modernisatrice du Venezuela des années 1950. L’Hélicoïde, avec ses gigantesques spirales de béton de sept étages, accessible en voiture, aurait dû former un complexe de près de 300 boutiques avec cinéma et héliport dominant la colline de la Roca Tarpeya, à Caracas. Il doit être alors symbole d’un futur prometteur pour le Venezuela en plein boom pétrolier.
Il devait ainsi incarner « le premier « mall » comme on les connaît aujourd’hui », raconte l’historienne culturelle vénézuélienne Celeste Olalquiaga ayant mené le Proyecto Helicoide et autrice de Downward Spiral: El Helicoide’s Descent from Mall to Prison. L’Hélicoïde s’impose même comme une singularité architecturale reconnue internationalement : « L’architecture brutaliste est très linéaire, avec des coins, des lignes droites. L’Hélicoïde est le seul exemple au monde d’une architecture brutaliste courbe. »
Mais le renversement du régime en 1958 met fin au chantier temporairement, il s’arrêtera totalement en 1962. L’édifice est laissé à l’abandon. Le bâtiment devient alors le refuge des plus démunis. « L’occupation la plus importante a lieu en 1979, le gouvernement local y a placé 500 familles dans des containers pour marchandises après des glissements de terrains. » Peu à peu, le lieu devient bondé et accueille près de 10 000 personnes puis la criminalité s’y répand avant que les lieux soient évacués.
Un centre de détention opaque dès les années 1990
Dans les années 1980, l’État cherche à exploiter le bâtiment, mais les projets avortent les uns après les autres. « Chaque fois qu’un gouvernement commençait à avoir un projet avec l’Hélicoïde, il venait un changement de gouvernement, et l’autre décidait que ça n’allait pas marcher, qu’ils allaient faire quelque chose de mieux. » En 1985, les services de renseignements vénézuéliens (le Disip, ancêtre du Sebin) installent une partie de ses opérations sur deux étages du bâtiment et c’est en 1995 que la Disip y envoie l’intégralité de l’organisation.
C’est la première étape de sa transformation en centre de détention opaque et redouté. « Ce n’est pas [Hugo] Chavez qui a commencé à lui donner cette fonction, ça commence avant lui », confirme Celeste Olalquiaga.
Selon Fabrice Andréani, chargé de cours en science politique à l’université Lyon-2 et spécialiste du Venezuela, la transformation de l’Hélicoïde en prison politique s’est opérée par étapes, avec une accélération nette au cours des dernières années : « À partir des protestations étudiantes de 2014, contre l’insécurité, l’inflation, les pénuries puis pour faire « dégager » Maduro, il y a des masses de citoyens, de tous types, qui sont arrêtés. La répression prend une nouvelle ampleur, et s’accentue encore lors des mobilisations suivantes, en 2016 et 2017, puis 2019. »
Au fil des années, l’Hélicoïde est devenu tristement célèbre pour les sévices infligés à ses détenus, comme en témoignent de nombreux rapports d’experts de l’ONU, d’Amnesty International et du Conseil des droits de l’homme, mais aussi les témoignages directs recueillis par des chercheurs et ONG vénézuéliennes. Le Sebin y « a torturé ou maltraité des détenus, y compris des politiciens de l’opposition, des journalistes, des manifestants et des défenseurs des droits humains », rapportent des experts onusiens en 2022.
Les méthodes de torture recensées dans ce centre de détention vont des supplices psychologiques sophistiqués comme la privation de sommeil, l’isolement prolongé, le « supplice de la goutte d’eau » ou l’enfermement dans une chambre froide, à des pratiques bien plus brutales, telles que les décharges électriques sur les parties génitales, le viol, ou la suspension au plafond pendant plusieurs jours. Les détenus sont fréquemment privés de visites ou d’accès à un avocat, et subissent des transferts arbitraires et des simulacres de libération.
À lire aussiAu Venezuela, la détresse des prisonniers politiques étrangers
Un symbole de la répression sous Maduro
El Foro Penal, une ONG vénézuélienne de défense des droits de l’homme, pointe dans un rapport de 2026 que la répression la plus étendue a lieu à partir de 2024 : « [L’Hélicoïde] a acquis une triste notoriété lors de la répression des manifestations menée par Maduro après sa victoire électorale controversée. Plus de 2 000 personnes ont été arrêtées dans les semaines qui ont suivi. » Selon Fabrice Andréani, cette systématisation des arrestations s’accompagne d’une opacité croissante : « Depuis la fin des années 2010, on sait de moins en moins où sont détenus les prisonniers. Ils sont baladés d’une prison à l’autre, et parfois, il faut payer pour savoir où ils sont. »
Pour les habitants de Caracas, l’Hélicoïde est ainsi un symbole de terreur et de la répression sous Maduro. « Il est vraiment visible et les Vénézuéliens savent que c’est un centre de réclusion où l’on torture et qu’il y a des prisonniers politiques importants qui y sont passés », explique Fabrice Andréani.
De leur côté, les autorités vénézuéliennes nient les allégations de mauvais traitements, affirmant que les droits des détenus sont respectés, malgré toutes les dénonciations d’ONG et d’anciens prisonniers.
À lire aussiCe que l’on sait de Julien Février, le dernier Français détenu arbitrairement au Venezuela
Réflexions sur une transformation
Pour l’opposition, la perspective d’une reconversion de ce lieu qui a vu tant de souffrances en centre culturel soulève de profondes réserves, car ces derniers souhaiteraient le voir transformer en musée ou lieu de mémoire. Celeste Olalquiaga reste plus nuancée sur le sujet : « La proposition de Delcy Rodriguez, de mettre l’Hélicoïde au service des communautés vivant autour, est la meilleure chose qu’on puisse faire. Ces communautés n’ont pas de centre de sport, ni de lieux culturels ou de santé […]. Mais je pense qu’au moins un niveau devrait rester presque intouché, un peu comme avec les répliques des cellules au musée de la Mémoire au Chili. » L’enjeu est double : préserver la mémoire des violences et permettre un travail collectif sur le passé, sans lequel aucune réconciliation durable n’est possible.
« L’Hélicoïde était censé être le symbole du futur pour le Venezuela moderne. Il est aujourd’hui dans les mêmes conditions que l’architecture informelle qui l’entoure, marquée par la pauvreté », conclut Celeste Olalquiaga, pointant, dans le même temps, l’état de dégradation du lieu. Cette évolution résume le parcours heurté d’un pays « dont la montée si rapide grâce au pétrole et son échec tout aussi rapide à cause de sa dépendance au pétrole et de la distribution très inégale de ses gains économiques » constituent un fil rouge de l’histoire nationale.
À lire aussiVenezuela: trois mois après sa libération, le Français Camilo Castro raconte sa détention arbitraire




