mercredi, mars 4

  • Les applications de rencontre intègrent parfois des discours inspirés de la thérapie pour sécuriser les utilisateurs fatigués.
  • Cependant, leurs mécanismes favorisent toujours frustration et comparaison.
  • La thérapeute Anissa Ali, interrogée par TF1info, parle « dating washing » et invite à prendre du recul face à ces systèmes épuisants.

Avec les réseaux sociaux, il n’est pas rare de croiser des termes thérapeutiques et psychologiques. Et ces concepts psychologiques, ils sont davantage utilisés par la Gen Z. Dans Psychology Today (nouvelle fenêtre), la psychologue Danielle Currin, note que « contrairement aux baby-boomers, à la génération X et aux premiers millennials, la génération Z et ses successeurs, la génération Alpha, passent leur enfance et leur adolescence dans un environnement technologique et hyperconnecté permanent« . 

Résultat : « elle n’est pas la première à employer un langage familier relatif à la santé mentale« . Dans les pays anglo-saxons, on parle de « therapy speaks » et l’utilisation courante du jargon psychologique poursuit son chemin jusqu’à se retrouver dans les communications des applications de rencontre (nouvelle fenêtre), qui l’intègre dans ses communications, événements ou campagne de publicité.

La thérapeute Anissa Ali, interrogée par TF1info, parle de « dating washing« , qu’elle définit comme « l’usage d’un vocabulaire de soin, de conscience et de maturité émotionnelle pour requalifier l’expérience utilisateur des applications de rencontres… sans que l’architecture du produit change au même rythme« . Les applications de dating parlent de « ralentir », de « clarifier ses intentions », de « reprendre le contrôle », mais pour la thérapeute, il y a un « écart possible entre un discours inspiré de la thérapie et du coaching, et un système qui, structurellement, reste souvent fondé sur le flux, l’accumulation, le tri rapide, la comparaison et la monétisation de la frustration« .

Une vraie fatigue des applications de rencontre

La quête de l’amour est un sujet sensible. C’est, parfois, se lancer sur un chemin où l’on transporte ses bagages émotionnels, sa peur du rejet, de l’abandon, de l’échec et ses vulnérabilités. Les applications de rencontre favorisent les rencontres, mais elles ont aussi multiplié les expériences traumatiques, si bien qu’on parle de « fatigue dating« . Des données montrent d’ailleurs une baisse d’usage sur plusieurs applications de rencontres au Royaume-Uni, conséquences des échecs et des comportements toxiques croisés sur ces applications, nous confie Anissa Ali.

Or, en adoptant une approche plus thérapeutique, en multipliant les discours de soin, les applications tentent de changer de fusil d’épaule pour tenter de rassurer les célibataires en quête d’amour sain. « Beaucoup d’utilisateurs décrivent une vraie fatigue des apps or quand on est fatigué, on devient naturellement plus vulnérable à tout ce qui promet une expérience plus douce, plus humaine » et « un discours de « soin » agit donc comme une promesse implicite de sécurité : ‘ici, on fera mieux, ici, tu seras protégé’« . Le problème « c’est que valoriser la psychologisation du discours marketing tout en continuant à produire les conditions qui fragilisent les liens et l’estime des individus« . 

Le soin, ce n’est pas seulement des mots : c’est une cohérence.

Anissa Ali, thérapeute

Le message envoyé est « ralenti », « adapte-toi », « travaille sur toi », alors que c’est le cadre qu’il faudrait améliorer. Le discours autour du bien-être émotionnel des apps peut être toxique, à terme, surtout s’il produit un double effet : d’un côté, une promesse de protection, de l’autre, une expérience qui reste épuisante. « Cette dissonance n’apaise pas, elle brouille, encore et encore« , déplore Anissa Ali. Par ailleurs, il y a un autre risque : faire porter le poids sur les individus alors que le sujet n’est pas uniquement individuel. 

Et si c’est une bonne chose de parler de santé émotionnelle, de « self care » ou de « care », pour la thérapeute, il y a un écart entre le discours et le modèle qui « structurellement, a longtemps été conçu pour maximiser l’engagement. Le soin, ce n’est pas seulement des mots : c’est une cohérence entre le message, le design et la protection réelle des utilisateurs« . Et pour se protéger, le premier acte de soin conseillé par Anissa Ali est simple, notamment pour les personnes lassées et blessées par les échecs amoureux : « faire une pause, voire désinstaller » les applications de dating. « Pas pour fuir les rencontres, mais bien pour sortir d’un cadre qui, chez eux, déclenche plus de tension, de souffrances et de dégâts que de lien« , conclut-elle.

Sabine BOUCHOUL pour TF1 INFO

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