vendredi, mars 28

Trente ans plus tard et 11.000 kilomètres plus loin, il flotte sur Jakarta comme un air de Britpop et de Manchester, à mesure que DJ Abraham Vieniel fait danser une certaine jeunesse indonésienne sur les tubes des groupes Oasis, Blur ou Suede.

Dans un entrepôt enfumé de la capitale Jakarta, des centaines d’hommes et femmes, certaines vêtues de hijabs, se démènent au rythme des grands classiques de la pop britannique des années 1990.

La soirée est animée par un collectif de DJ, le Weekenders Service Crew, qui se produit un peu partout sur l’île de Java. Se réclamant de Liam Gallagher et Damon Albarn, leaders respectivement d’Oasis et Blur, les DJ citent comme référence absolue les Smiths et son inspirateur Morrissey.

« La musique est mon âme. Je fais tourner Weekenders Service Crew dans d’autres villes pour partager le bonheur et l’ambiance », confie Abraham, le cofondateur du collectif.

Leur culture ? « La mode, la musique… et puis le football. C’est un mélange », ajoute le jeune homme de 24 ans, dans une confession que Liam Gallagher, fan indéfectible du club de Manchester City, ne renierait pas.

Depuis leurs débuts dans la ville de Yogyakarta, en seulement deux ans, Abraham et son compère Bimo Nugroho ont transformé une passion en une activité à temps plein.

Le collectif rassemble plus de 30.000 abonnés sur Instagram où il publie des scènes de ses concerts et des photos de ses idoles.

Ceux qui viennent les écouter portent des vêtements iconiques des années 90, des baskets Reebok aux bobs Kangol, ainsi que la marque italienne Stone Island rendue célèbre par la sous-culture hooligan européenne.

D’autres exhibent des casquettes plates, à l’instar personnages de la série télévisée britannique Peaky Blinders et son héros Tommy Shelby interprété par l’Irlandais Cillian Murphy, à la bande-son incomparable, allant de PJ Harvey à Joy Division.

« C’est comme au Royaume-Uni. Après avoir regardé un match de foot, ils vont au bar », témoigne Muhammad Fillah Pratama, un étudiant de 18 ans. « Je pense que ce que les Indonésiens adoptent, c’est la culture du Royaume-Uni ».

À l’intérieur de l’entrepôt, dans un pays où les rivalités entre supporteurs de foot peuvent vite tourner au vinaigre, les fans de différents clubs font la fête ensemble.

La musique « unit les différences », assure Peter Chev, 23 ans, fan du Persija Jakarta, l’un des meilleurs clubs de l’archipel. « Dans chaque supporteur, dans chaque club, il doit y avoir une forme de rivalité, n’est-ce pas ? Et (ici), ils sont réunis dans un même lieu, un même stade ».

– « You’ll never walk alone » –

La soirée devient frénétique quand la star du spectacle Bimo, lunettes de soleil noires sur le nez et cheveux lissés, s’empare du micro et de la scène.

La foule, qui a payé 5 dollars (4,60 euros) l’entrée, s’électrise et des fans sont projetés en l’air.

Le titre « I Am The Resurrection » des Stone Roses enflamme encore le parquet, qui reprend son souffle sur des airs plus lents d’Oasis ou des Smiths, avec pour décor un « Union Jack » géant.

Les hymnes de la Britpop s’enchaîneront toute la soirée, entrecoupés de chants de supporteurs de football, comme le « You’ll Never Walk Alone » des Reds de Liverpool et le « Forever Blowing Bubbles » du club londonien de West Ham.

Au milieu de la foule majoritairement masculine, des femmes apprécient la soirée sans retenue.

« Jeunes et vieux, s’ils veulent venir ici, ils peuvent. Les femmes aussi. Tout le monde est bienvenu », assure Chev. C’est bien la volonté des jeunes créateurs du collectif qui prônent égalité et inclusion.

« Merci d’avoir pris la décision de… faire de notre spectacle un espace confortable, sûr et amusant pour les amies femmes », peut-on lire dans l’un de leurs messages sur Instagram qui insistent sur quelques grands principes: « Pas de sexisme. Pas de racisme. Pas de violence ».

Pour les spécialistes de la musique en Indonésie, l’engouement pour un mouvement mettant l’accent sur l’identité britannique est enraciné dans les ex-villes coloniales néerlandaises comme Jakarta et Bandung, construites pour les Européens et auxquels beaucoup veulent encore ressembler.

La scène sert également d’exutoire à des jeunes défavorisés mais aussi à des étudiants qui protestent depuis quelques semaines contre les difficultés de la vie quotidienne et les coupes budgétaires décidées par président Prabowo Subianto.

« La musique britannique (…) est comme une catharsis pour eux, leur permettant d’échapper à la sombre réalité de l’Indonésie actuelle », analyse l’ethnomusicologue Aris Setyawan.

« Ils peuvent (ainsi) oublier les problèmes auxquels ils doivent faire face dans leur vie réelle », ajoute-t-il.

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