- La puissance publique a mis en place un numéro d’urgence pour demander aux pêcheurs de signaler les réseaux criminels sur la côte normande.
- Parce que la profession est de plus en plus démarchée par les trafiquants de drogue.
- Regardez ce reportage du JT de TF1 à Ouistreham (Calvados).
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La France en proie au narcotrafic
La fameuse série The Wire
(Sur Écoute
en VF), qui décrivait dans le détail l’emprise du trafic de drogue dans toutes les strates de Baltimore, se déroulait en grande partie dans le port de la ville américaine. Ce n’est pas un hasard : les trafiquants ont longtemps recruté des dockers pour qu’ils réceptionnent la drogue arrivée par porte-conteneurs. Ils ont désormais jeté leur dévolu sur les pêcheurs, en les envoyant récupérer leur marchandise en pleine mer. En France, les côtes normandes sont plus particulièrement concernées, comme l’a révélé, le 4 avril dernier, la saisie spectaculaire de 800 kilos de cocaïne à bord d’embarcations appartenant à des marins-pêcheurs basés à Ouistreham et Trouville (Calvados). L’arbre qui cache la forêt ?
« Ce dossier montre que c’est un phénomène massif, régulier et protéiforme, emblématique de la diversification des modes opératoires des trafiquants, qui comptent sur le savoir-faire de marins pour éviter les contrôles dans les ports »
, affirmait, le 20 août dans Le Monde
, Flavie Le Sueur, procureure adjointe de Rennes, qui a supervisé ce vaste coup de filet. Manière d’indiquer que, pour quelques pêcheurs pris en flagrant-délit, il pourrait y en avoir beaucoup d’autres qui sont passés entre les mailles du filet. Une certitude : dans cette profession, que l’on qualifie volontiers de taiseuse, le sujet n’est plus tabou, et les langues se délient, y compris face à une caméra, comme le montre le reportage du 13H de TF1 à Ouistreham visible en tête de cet article.
« On sillonne beaucoup de côtes. Comme ils savent qu’on entre un peu dans tous les ports, ils se disent que ça peut leur être utile. Avant, ils faisaient ça avec les cargos, mais c’est de plus en plus surveillé, donc ils essayent d’autres filières »
, estime Olivier Marie, armateur du navire « Mélodie de la mer », qui dit avoir été lui-même sollicité. Cédric, ex-pêcheur reconverti dans la restauration, ajoute : « Dès qu’ils voient un bateau, même un petit, ils vont voir. Ils essayent. Ils viennent à bord et ils vous proposent une grosse somme d’argent pour aller chercher leur marchandise. Si vous acceptez, c’est dur de refuser ensuite. Ils menacent la famille, ils menacent tout le monde. Ils vous suivent jusqu’à chez vous. Une fois qu’ils savent où vous habitez, c’est fini. »
Dans le jargon policier, cette coopération entre pêcheurs et narcotrafiquants porte un nom : le drop-off. « Concrètement, il s’agit de sortir en mer pour aller récupérer des ballots qui sont jetés par les cargos. On m’a proposé une enveloppe de 500.000 euros pour faire ça. On est des cibles faciles, dans le sens où on est tellement acculés de charges,
de quotas, de sur-quotas
. Par la force des choses, pour l’appât du gain, il y en a qui vont mordre à l’hameçon »
, éclairait un pêcheur normand, sous couvert d’anonymat, dans le JT de 20H du 5 avril. Ce qu’appuie ainsi, dans le reportage en tête de cet article, Sandrine Simon, vendeuse de fruits de mer à bord du bateau « Yaka » : « Le métier de la pêche
devient un peu compliqué
. C’est plus précaire qu’avant. Les trafiquants ont dû le sentir. Quand on vous met une certaine somme sur la table, ça peut intéresser des gens. »
Des gens qui n’ignorent pas qu’ils encourent jusqu’à 30 ans de réclusion pour importation de stupéfiants, et qui considèrent donc, le cas échéant, qu’ils n’ont plus grand-chose à perdre… Pour lutter contre cette forme de narcotrafic, difficilement quantifiable pour l’heure, les forces de l’ordre appellent à une plus étroite collaboration avec les professionnels de la mer, notamment via un numéro de téléphone dédié au signalement des comportements suspects. Si 553 kilos de cocaïne avaient été retrouvés échoués sur les côtes françaises en 2024, les forces de l’ordre n’y ont pratiquement rien découvert cette année. Cela ne signifie pas forcément que le nombre de drop-offs a baissé, mais peut-être plutôt que le nombre de drop-offs ratés a baissé.




