vendredi, février 27

Auditionnés le 26 et le 27 février 2026 dans le cadre de l’enquête sur l’affaire Jeffrey Epstein, Bill et Hillary Clinton doivent répondre devant une commission parlementaire américaine. Le couple nie toute implication, et à ce stade, aucun document ne permet de les incriminer. Mais la convocation d’un ancien président des États-Unis relance de nouvelles spéculations: les républicains redoutent désormais que Donald Trump puisse, lui aussi, être appelé à comparaître.

Si certains élus défendent la transparence de ces travaux, d’autres dénoncent une manœuvre politique. La publication partielle des pièces de l’enquête et les soupçons sur le manque d’indépendance du ministère de la Justice détruisent la confiance des électeurs américains et alimentent le populisme.

Anne Deysine, juriste, professeure des universités et auteure de l’ouvrage Les juges contre l’Amérique: La capture de la Cour suprême par la droite radicale, paru aux presses universitaires de Nanterre en 2024, est l’invitée du podcast Le titre à la une.

À l’issue de son audition, Hillary Clinton a dénoncé un « théâtre politique ». Partagez-vous ce constat?

C’est en grande partie le cas. Dans sa déclaration liminaire, elle a insisté sur cette dimension théâtrale. Les Clinton sont la bête noire de la droite depuis l’élection de Bill Clinton en 1992. Pour les Républicains, cet argument est commode: il permet de détourner l’attention des échecs de Donald Trump, notamment en politique économique, tout en occultant d’éventuels témoignages accablants qui auraient pu être effacés. C’est aussi une stratégie pour mettre les Démocrates en difficulté en suggérant leur implication dans cette affaire.

Bill et Hillary Clinton ont-ils tout de même des comptes à rendre? Est-ce qu’il y a des questions légitimes à leur poser?

Concernant Hillary Clinton, a priori non. Il est possible qu’elle ait croisé Jeffrey Epstein, mais rien n’est certain, et elle l’assure elle-même. En revanche, Bill Clinton apparaît sur de nombreuses photographies avec Ghislaine Maxwell ou Epstein. S’est-il rendu sur l’île d’Epstein? Il répondrait probablement par la négative. Au-delà des faits de pédophilie, cette affaire soulève le problème plus large de la connivence et du copinage entre les élites financières, politiques et médiatiques.

On soupçonne les Clinton d’avoir perçu des fonds pour leur fondation via Jeffrey Epstein. Bien que cette fondation soit contestée pour l’origine de ses dons, l’organisme Charity Watch lui a toujours attribué la meilleure note en matière de transparence et de gestion.

Le 18 février 2026, une audition similaire a eu lieu dans l’Ohio concernant le milliardaire Leslie Wexner, mais aucun Républicain n’était présent. Cette commission peut-elle réellement faire la lumière sur l’affaire Epstein, ou les biais partisans l’en empêchent-ils?

L’absence des Républicains dans l’Ohio confirme l’idée d’un théâtre politique visant avant tout à faire du bruit. Lors de l’audition d’Hillary et Bill Clinton, un élu républicain a déjà violé la règle de confidentialité en diffusant une photo de l’ancienne secrétaire d’État, provoquant une interruption de séance. On fait beaucoup de bruit pour peu de résultats.

Le Département de la Justice et Pam Bondi (procureure générale des États-Unis, NDLR) détiennent les documents et ne les transmettent qu’au compte-gouttes, après les avoir triés et caviardés. De plus, aucun outil d’intelligence artificielle n’est utilisé pour traiter ces informations.

Les élus n’ont donc pas les moyens de traiter l’affaire correctement?

Ils sont contraints de consulter les documents dans une pièce sécurisée, sans outils informatiques. Face à des milliers de pages, la tâche est épuisante et déprimante. Seule une réelle volonté politique, appuyée par l’informatique et l’IA, permettrait d’avancer, mais la bonne volonté de l’administration Trump est inexistante sur ce point.

L’audition de Bill Clinton, un ancien président par le Congrès, est inédite. Donald Trump ne crée-t-il pas un précédent qui pourrait se retourner contre lui?

C’est effectivement un précédent. Le seul cas historique remonte à 1983 avec Gerald Ford, mais il s’agissait alors de célébrer la Constitution. Trump avait refusé de témoigner en 2022 devant une commission démocrate concernant l’insurrection du 6 janvier. Donc on voit bien que la manière forte de Donald Trump fonctionne très bien et c’est déprimant.

On observe un deux poids, deux mesures: alors qu’en Angleterre des responsables tombent, rien ne se passe aux États-Unis. Par exemple, Howard Lutnick, proche de Trump, est impliqué et soupçonné de mensonge sur ses liens avec Epstein, mais il conserve la confiance du président. Cela alimente le populisme et détruit la confiance des électeurs.

Seule Ghislaine Maxwell a été condamnée. Pourquoi la justice ne va-t-elle pas plus loin malgré le séisme politique?

Pour qu’il y ait justice, il faut que les procureurs engagent des poursuites. Or, le ministère est dirigé par Pam Bondi, et sous l’influence de Donald Trump, le Département de la Justice a perdu son indépendance traditionnelle. Le président semble donner des ordres pour cibler certaines personnes et en épargner d’autres. Si l’on auditionne les Clinton, il faudrait aussi interroger d’autres personnalités restées proches d’Epstein comme Howard Lutnick ou encore l’ancien président de Harvard Larry Summers.

Peut-on soupçonner Donald Trump d’avoir dissimulé des documents pour se protéger?

C’est une hypothèse sérieuse. Donald Trump a alimenté les théories du complot durant sa campagne en promettant des révélations sur la corruption des Démocrates. Une fois élu, il a hésité. Il a fallu que le Congrès vote la loi Transparency pour forcer l’administration à livrer les dossiers Jeffrey Epstein. Cependant, la diffusion est lente et sélective, ce qui entretient les soupçons de dissimulation de preuves compromettantes pour le président lui-même.

Ce poison du doute mine la démocratie. Le pays peut-il retrouver sa sérénité?

Non, car avec les réseaux sociaux, il est devenu impossible de rétablir la vérité une fois qu’une rumeur est lancée. On l’a vu avec la polémique sur le lieu de naissance de Barack Obama: malgré la publication de son acte de naissance complet sur le site de la Maison Blanche, une large part des Républicains (40%) reste convaincue qu’il n’est pas né aux États-Unis.

Article original publié sur BFMTV.com

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