L’enfer au cœur de Beyrouth. Au lendemain de la trêve entre l’Iran et les États-Unis, Israël a mené ce mercredi 8 avril ses frappes les plus meurtrières au Liban depuis le retour d’une guerre ouverte avec le Hezbollah début mars. Sans avertissement, permettant aux populations d’évacuer, Tsahal a pilonné le centre de la capitale, sa banlieue sud ainsi que plusieurs villes et villages de l’est et du sud du pays.
Sur X, l’armée israélienne se targue d’avoir frappé « en seulement une minute, 100 cibles militaires terroristes du Hezbollah dans différentes zones du Liban ». Des « cibles » situées au cœur de quartiers résidentiels. Des immeubles d’habitations, qui abritent également des commerces et des bureaux, ont été pulvérisés.
Selon le dernier bilan officiel, au moins 303 personnes ont été tuées et 1.150 blessées. « On a reçu beaucoup d’enfants, éventrés et éviscérés, amputés ou avec des traumatismes crâniens. Et aussi, beaucoup de femmes », a témoigné auprès du Monde le médecin en chef de l’hôpital Rizk, Karl Jallad, situé au centre de la capitale libanaise.
« C’est la première fois, durant cette guerre et celle de l’automne 2024, que l’on reçoit autant d’enfants après des frappes. C’est parce qu’elles ont eu lieu dans des quartiers habités et sur des immeubles où vivaient des familles », a assuré auprès de nos confrères la médecin en chef des urgences de ce même hôpital, Mariana Helou. Dans ses frappes meurtrières pour les civils, l’armée israélienne a annoncé avoir « éliminé » mercredi « Ali Youssouf Harchi, secrétaire personnel et neveu du chef du Hezbollah ».
Depuis le 2 mars, les frappes israéliennes sur le Liban ont fait plus de 1.888 morts et plus de 6.000 blessés.
Et Israël a explicitement annoncé son intention de continuer à cibler le pays pour atteindre le mouvement pro-iranien. « Nous continuons à frapper le Hezbollah avec force, précision et détermination », a écrit le Premier ministre Benjamin Netanyahu sur son compte X. « Nous continuerons à frapper le Hezbollah partout où cela sera nécessaire, jusqu’à ce que nous rendions la sécurité complète aux résidents du nord (d’Israël, NDLR) ».
Le chef du gouvernement israélien a toutefois créé la surprise ce jeudi en annonçant l’ouverture prochaine de « négociations directes avec le Liban », « à la suite des demandes répétées du Liban ». Selon le Premier ministre israélien, ces négociations, inédites depuis des décennies, « porteront sur le désarmement du Hezbollah » et sur « l’établissement de relations de paix » entre les deux pays, toujours techniquement en état de guerre. « C’est une avancée gigantesque », souligne Antoine Basbous, associé chez Forward Global et directeur de l’Observatoire des pays arabes, contacté par BFM.
L’historienne franco-libanaise Dima de Clerck nous rapporte quant à elle des « réactions mitigées au Liban ». « Il y a des personnes qui se demandent si ce n’est pas une soumission totale compte tenu du contexte », note-t-elle.
Le Hezbollah a rejeté l’idée de ces négociations, appelant au « retrait israélien » du sud du pays. Le gouvernement libanais, lui, souhaite un cessez-le-feu avant de discuter. Or, cela n’est pas à l’ordre du jour pour Benjamin Netanyahu.
« Israël n’apprécie pas le cessez-le-feu et cherche à le torpiller »
L’Etat hébreu refuse que le Liban fasse partie du cessez-le-feu conclu entre Téhéran et Washington. Donald Trump appuie son allié dans cette décision, mais ne paraît pas accorder beaucoup d’importance à la question. Pourtant, l’Iran a fait de « la cession de la guerre sur tous les fronts », « y compris contre la résistance islamique au Liban », une de ses dix conditions « essentielles » à la négociation.
Aux yeux du Pakistan, médiateur du conflit et hôte des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis prévus à partir de ce vendredi, le Liban fait aussi pleinement partie du cessez-le-feu. Les appels se sont multipliés ce jeudi sur la scène internationale pour intégrer le pays du Cèdre dans la trêve.
« Israël n’apprécie pas le cessez-le-feu et cherche à le torpiller en dissociant le front libanais et le front iranien, en accord avec le président américain », résume le spécialiste Antoine Basbous.
Les attaques israéliennes sur le Liban mettent en effet en péril la fragile trêve au Moyen-Orient. Les Gardiens de la révolution ont menacé de reprendre leurs frappes si « les agressions contre le cher Liban ne cessent pas immédiatement ». Et Téhéran a menacé de ne pas se rendre à Islamabad pour les pourparlers si la situation n’évolue pas.
Le vice-président américain JD Vance a de son côté appelé les Iraniens à laisser tomber leur allié. « Si l’Iran veut que cette négociation capote à cause » du Liban « qui n’a rien à voir avec eux, et dont les États-Unis n’ont jamais dit qu’il faisait partie du cessez-le-feu, c’est leur choix. Nous pensons que ce serait idiot, mais c’est leur choix », a-t-il lancé.
Faire « capoter » la trêve semble plutôt être à l’ordre du jour des Israéliens, qui se sont vu imposer le cessez-le-feu par Donald Trump, critiqué dans son pays pour avoir plongé les États-Unis dans un conflit abyssal. « Les attaques au Liban sont une façon pour les Israéliens de faire échouer le cessez-le-feu car ils veulent en finir avec l’Iran », nous explique Dima de Clerck, docteure en histoire, et professeure universitaire en France et au Liban.
« Israël ne veut pas donner à l’Iran cette capacité de négocier »
La guerre contre Téhéran déclenchée le 28 février dernier par une opération israélo-américaine était une aubaine pour Israël qui souhaite un changement de régime en Iran, la République islamique au pouvoir depuis 1979 étant son principal ennemi. Benjamin Netanyahu a d’ailleurs déclaré ce mercredi que la trêve – décidée « en pleine coordination » selon lui – ne marquait « pas la fin de la campagne contre l’Iran » car Israël « a encore des objectifs à atteindre ».
« Nous y parviendrons, soit par un accord, soit par une reprise des combats », a-t-il prévenu assurant qu’ils gardaient, comme Téhéran et Washington, « le doigt sur la gâchette ».
Les négociations prévues entre l’Iran et les États-Unis vont à l’encontre du dessein israélien: elles rompent l’isolement diplomatique de Téhéran, pourraient entraîner un allégement des sanctions qui étouffent économiquement le pays depuis 2018 et pourraient empêcher de prochaines campagnes militaires israéliennes comme en juin 2025 contre les infrastructures nucléaires. Donald Trump a même laissé sous-entendre qu’il envisageait une « forme de joint-venture » avec l’Iran pour « sécuriser » le détroit d’Ormuz sur lequel les Gardiens de la révolution ont mis la main au début du conflit.
« Sortir de ce conflit avec ce genre de résultat, qui est à la limite plus avantageux pour l’Iran que pour Donald Trump, ce n’est pas une bonne chose aux yeux d’Israël », relève Dima de Clerck, co-autrice du Liban en guerre, de 1975 à nos jours.
Israël peut également craindre que les Américains fassent des concessions sur le nucléaire iranien. L’État hébreu, qui accuse Téhéran de vouloir se doter de l’arme nucléaire, souhaite que l’enrichissement d’uranium soit interdit en Iran. Un point partagé officiellement par les États-Unis – Donald Trump a répété qu’il n’y aurait « aucun enrichissement d’uranium » – mais qui est à l’opposé des conditions iraniennes.
« Israël ne veut pas donner à l’Iran cette capacité de négocier, et frappe le bras armé de l’Iran au Liban, sans pitié avec énormément de victimes civiles collatérales et énormément de destructions, au point de mettre en danger la paix civile au Liban », constate le politologue Antoine Basbous.
Désarmement du Hezbollah, instauration d’un périmètre de sécurité…
Dans le sillage de sa lutte contre la République islamique, l’Etat hébreu veut éliminer les groupes armés pro-Iran au Moyen-Orient, dont le Hezbollah, mouvement chiite soutenu financièrement et militairement par Téhéran et créé en réaction à l’invasion israélienne de 1982. Le Parti de Dieu a rouvert le front avec Israël début mars pour officiellement venger la mort du Guide suprême iranien, assassiné fin février dans l’opération américano-israélienne. « Le Hezbollah est entré en guerre sous le commandement des pasdarans iraniens (Gardiens de la révolution, NDLR) pour créer un front de diversion et soulager le front central, c’est-à-dire le front iranien », avance Antoine Basbous.
Quand Dima de Clerck précise que la réouverture du front avec Israël début mars était le moyen de mettre le Liban, bombardé depuis quinze mois unilatéralement par Israël en violation du cessez-le-feu de novembre 2024, à « la table des négociations ». « 500 Libanais sont morts pendant cette période. C’était une situation vraiment très instable qui aurait pu continuer longtemps, ça a déjà été le cas au Liban entre 1985 et 2000 », rappelle l’historienne. « Le Hezbollah avait anticipé que la guerre entre les États-Unis et l’Iran aboutirait à des négociations », étaye-t-elle. « Mais les Israéliens ont compris cette stratégie et ont donc exclu le Liban des négociations. »
Ils veulent avoir les mains libres pour poursuivre leurs objectifs: le désarmement du Hezbollah à moyen terme, et l’instauration d’un périmètre de sécurité dans le sud du Liban, bastion du mouvement pro-iranien, à court terme. Le ministre de la Défense israélien a annoncé la volonté de contrôler le Liban jusqu’au fleuve Litani, situé entre 4 et 30 kilomètres de la « ligne bleue », la ligne de démarcation établie par l’ONU qui fait office de frontière entre les deux pays. Le ministre des Finances Bezalel Smotrich prône même l’annexion de ce territoire qui représente 10% du pays.
La crainte d’un « nouveau Gaza » au sud du Liban
Israël tente ainsi d’étendre ses opérations et son incursion terrestre dans le sud du Liban. Mardi, l’armée israélienne a indiqué avoir achevé le déploiement de ses troupes au sol jusqu’à une « ligne de défense avancée », située en certains points à 10 kilomètres de profondeur. La plupart des ponts enjambant le fleuve Litani ont été détruits par Israël afin, selon Tsahal, d’empêcher le Hezbollah d’acheminer des armes vers le sud. À la frontière, les villages sont totalement détruits. « Ils sont totalement éradiqués, annihilés, toutes les infrastructures, toutes les constructions sont détruites, tout comme le riche patrimoine », constate Dima de Clerck.
L’offensive israélienne s’accompagne d’ordres d’évacuation obligeant les civils à fuir vers le nord. Depuis le début du mois de mars, plus d’un million d’habitants ont été contraints de quitter leur foyer. Un « déplacement massif, soudain et chaotique » qui engendre une situation humanitaire « désastreuse », selon l’ONU, qui compare la situation avec la catastrophe en cours dans la bande de Gaza.
L’enclave palestinienne a été totalement dévastée par Israël en lutte contre le Hamas pendant deux ans et près de 72.000 Palestiniens ont été tués, en majorité des civils. « Je crains vraiment que le Liban ne devienne le prochain Gaza », avait déclaré à la mi-mars le chef des affaires humanitaires de l’ONU, Tom Fletcher, sur le plateau d’Euronews. La comparaison est même assumée par certains responsables israéliens. « Très bientôt, Dahiyeh (banlieue sud de Beyrouth, NDLR) ressemblera à Khan Younès », a menacé le ministre Bezalel Smotrich.
Le ministre de la Défense, Israël Katz, a lui promis de détruire les infrastructures du Hezbollah dans les villages frontaliers « comme cela a été fait contre le Hamas à Rafah, à Beit Hanoun et dans les tunnels à Gaza ».
Le gouvernement libanais impuissant
Jusqu’ici, le gouvernement libanais n’est pas parvenu à arrêter son voisin hébreu. « Le gouvernement libanais développe un discours ferme pour satisfaire la communauté internationale mais, en réalité, ils manquent de courage, de vision pour redresser le pays », estime Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes. « Il y a beaucoup de dirigeants au sein de l’État libanais qui ont gardé leur mentalité de sous-traitants du Hezbollah, ce qu’ils étaient avant d’arriver au pouvoir. Ils n’ont pas su profiter de l’élimination du chef Hassan Nasrallah en 2024, suivie par le renversement d’Assad trois mois plus tard, pour changer de logiciel et lancer la quête de souveraineté », explique-t-il.
« Le Liban officiel est incapable d’arrêter Israël diplomatiquement. Même s’il fait parvenir ses doléances à la communauté internationale, celle-ci n’est pas en mesure d’imposer à Israël un arrêt des frappes », observe également la franco-libanaise Dima de Clerck.
Le président libanais Joseph Aoun a affirmé que son pays œuvrait à être inclus dans la « paix régionale ». Le Premier ministre Nawaf Salam a lui aussi déclaré que « personne ne négocie au nom du Liban, sauf l’État libanais ». Ce jeudi, le gouvernement libanais a décidé d’interdire à Beyrouth les armes de groupes non-étatiques, soit du Hezbollah. Mais toute décision qui concerne l’arsenal du Hezbollah est difficile à mettre en œuvre, vu son emprise sur le pays.
« Le Hezbollah fait partie du tissu libanais », affirme Dima de Clerck, précisant que « 40% des effectifs de l’armée libanaise sont chiites et qu’ils ont dans leur famille, évidemment, aussi des membres du Hezbollah ». Selon la spécialiste, les dirigeants israéliens tentent de jouer sur les divisions au sein du Liban pour mener le pays la guerre civile et, indirectement, éliminer le Hezbollah.
Article original publié sur BFMTV.com




