Coupe du monde de football : pour la première fois, cinq coachs locaux à la tête des équipes africaines

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Le sélectionneur du Sénégal, Aliou Cissé, lors de l’annonce de la composition de l’équipe, à Dakar, le 11 novembre 2022.

C’est du jamais vu : pour la Coupe du monde de football 2022, qui débute au Qatar dimanche 20 novembre, aucun technicien étranger n’est aux commandes d’une sélection africaine. La Tunisie est dirigée par le Tunisien Jalel Kadri, le Maroc par le Marocain Walid Regragui, le Cameroun par le Camerounais Rigobert Song, le Ghana par le Ghanéen Otto Addo et le Sénégal par le Sénégalais Aliou Cissé. Il faut remonter à l’édition 1978 en Argentine pour trouver trace d’une telle situation ; mais à cette époque, l’Afrique n’avait qu’un représentant : la Tunisie, alors entraînée par Abdelmajid Chetali.

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Même si ces cinq coachs sont de la nationalité de l’équipe qu’ils encadrent, leurs identités et leurs parcours rappellent la longue histoire qui relie l’Afrique à l’Europe. Walid Regragui est né en France, Otto Addo en Allemagne, et plusieurs d’entre eux sont binationaux. Hormis Jalel Kadri, tous ont fait carrière en Europe avant d’y obtenir leur diplôme d’entraîneur et ont revêtu les couleurs de leur équipe nationale. Et même si certains ont porté le maillot de grandes écuries comme Liverpool (Song) ou le Paris-Saint-Germain (Cissé), aucun n’a entraîné une équipe professionnelle européenne.

Otto Addo a bien été assistant au Borussia Dortmund (club allemand dans lequel il a été joueur), mais c’est son pays d’origine qui lui a donné l’opportunité de diriger pour la première fois une grande formation en le nommant à la tête des Black Stars en mars. Avant de connaître une telle promotion, Rigobert Song et Aliou Cissé s’étaient occupés des sélections olympiques. Quant à Walid Regragui, il a entraîné le FUS Rabat, l’Al-Duhail SC (au Qatar) et le Wydad Casablanca avant de remplacer Vahid Halilhodzic sur le banc des Lions de l’Atlas en août.

« Le débat sur la nationalité est démagogique »

Certains observateurs s’interrogent : peut-on considérer ces cinq entraîneurs africains comme des « locaux », alors même qu’ils ont pour la plupart été formés en Europe ? A peu près le même débat s’est déjà posé à propos des joueurs binationaux, qui composent désormais la grande majorité de certaines sélections. Les coachs, aujourd’hui, n’y échappent plus.

Au Mondial 1998, les cinq équipes africaines étaient dirigées par des sélectionneurs français, polonais ou serbe

« C’est dans l’air du temps de dire que Cissé ou Regragui, qui font par ailleurs un excellent travail, sont des locaux. Ce débat sur la nationalité est démagogique. J’ai passé plus de temps en Afrique qu’eux et, à la limite, ce n’est pas le problème. Ils ont du talent, des qualités, des compétences indéniables, c’est ce qui compte », argue le Français Claude Le Roy, qui a dirigé six sélections africaines et remporté la Coupe d’Afrique des nations (CAN) en 1988 avec les Lions indomptables du Cameroun. « Je ne crache pas dans la soupe. Mais l’Europe ne m’a jamais donné ma chance, je suis allée la chercher, avait déjà fait valoir Aliou Cissé dans une interview au Monde Afrique. J’ai fracassé des portes pour entrer. Je suis reconnaissant envers la France, mais tout ce que j’ai acquis, ça a été à la sueur de mon front. »

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« Ces exemples montrent à quel point il est délicat pour un entraîneur africain ou même binational d’exercer en Europe », assure le Congolais (RDC) Florent Ibenge, lui aussi diplômé en France et qui a été le sélectionneur des Léopards de 2014 à 2019. « Pendant longtemps, il y avait une majorité d’étrangers à la tête des sélections car ils avaient la réputation d’être plus expérimentés », souligne le Français Hubert Velud, entraîneur du Burkina Faso et qui a auparavant encadré le Togo ou encore le Soudan. Comment le contredire ? Lors de la Coupe du monde 1998, l’Afrique du Sud, le Cameroun, le Maroc, le Nigeria et la Tunisie étaient tous dirigés par des sélectionneurs de nationalités française, polonaise ou serbe.

Alors pourquoi les entraîneurs africains sont-ils si peu sollicités ? L’Algérien Djamel Belmadi et Aliou Cissé, dont les sélections ont remporté les deux dernières éditions de la CAN, ne devraient-ils pas être débauchés par une équipe en Europe ? « Bien sûr que oui, ils ont tous les codes. Mais les Européens ont privilégié des Européens. Cela n’a rien de discriminatoire, c’est juste une forme protectionnisme », assure Amir Abou, ancien sélectionneur des Comores (et lui-même binational). « Toutefois, cette situation profite aux équipes africaines, qui continuent de bénéficier des compétences de ces techniciens formés en Europe », ajoute Hubert Velud.

Tendance de fond ou effet de mode ?

Ces sélectionneurs africains ou binationaux ont l’opportunité de faire leurs « preuves » sur le continent et d’obtenir des « résultats », estime aussi Florent Ibenge. Même si, comme l’avait reconnu Aliou Cissé auprès du Monde Afrique, « après le Mondial 2018, on m’a proposé d’entraîner de bonnes équipes en Europe, pas de grandes équipes ». Il vient de prolonger à la tête des Lions de la Teranga jusqu’en 2024.

Le phénomène a aussi une dimension économique, le salaire d’un « local » étant souvent inférieur à celui d’un expatrié

Quoi qu’il en soit, depuis la CAN 2019, « de plus en plus de fédérations africaines font appel à des Africains », constate Hubert Velud. Sur les 54 fédérations affiliées à la FIFA que compte le continent, 32 sont entraînées par un technicien africain ou binational, selon un décompte du Monde Afrique. Cette tendance de fond – ou cet effet de mode – est une façon de répondre aux attentes des supporteurs, de plus en plus désireux de voir des nationaux occuper le poste. Le phénomène a aussi une dimension économique, puisque le salaire d’un « local » – souvent pris en charge par les autorités – sera presque toujours inférieur à celui d’un expatrié.

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« Le pari sera vraiment gagné quand des entraîneurs formés en Afrique viendront travailler en Europe », avance Claude Le Roy, qui a longtemps été surnommé « le sorcier blanc ». Ou quand « davantage d’Africains entraîneront une sélection du continent autre que celle de leur pays », avance Florent Ibenge. C’est justement le cas d’Amir Abdou. Après huit années à la tête des Comores, le Marseillais – qui avait réussi à qualifier l’archipel à sa première CAN en début d’année – a été nommé sélectionneur de la Mauritanie en mars.

Le parcours au Qatar des cinq mondialistes sera évidemment suivi de près. Si le bilan est positif, le nombre de « locaux » augmentera sans doute dans les mois suivant la compétition. « Dans le cas contraire, il est possible qu’on voie revenir des entraîneurs étrangers, présage Florent Ibenge. Car certaines fédérations estimeront qu’ils seront plus aptes à obtenir des résultats. »

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