Coupe du monde 2022 : l’art du discours de Didier Deschamps

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« J’ai toujours admiré son sens inouï de la langue de bois », disait, il y a près de dix ans, Pape Diouf au sujet de l’art de l’esquive rhétorique de Didier Deschamps face aux médias. De la part de l’ancien président de l’Olympique de Marseille – décédé en 2020 –, il fallait y voir un compliment pour celui qu’il a installé sur le banc de l’OM en 2009. Mais aussi une limite peut-être.

Dans le fond, le sélectionneur de l’équipe de France, qui devait affronter mardi 22 novembre (20 heures) l’Australie pour ses débuts dans la Coupe du monde 2022, parlerait surtout pour tromper ou endormir le journaliste. Mais toujours sans animosité et avec un brin d’ironie. Son avertissement au début du Mondial en 2018 fonctionne toujours au Qatar. « Même si vous pensez que, parfois, je ne dis rien dans mes réponses, je répondrai à toutes les questions, prévenait-il dans un franc sourire. Ça fait partie de mon métier. »

L’homme maîtrise l’exercice. A 15 ans, l’espoir du centre de formation de Nantes donne son premier entretien à… Pif Gadget. Avec les années et la transition de joueur à entraîneur, le Basque n’est pas devenu un théoricien ou un professeur du jeu. Pas le genre de la maison. « Dans le football français, il y a toujours cette idée que ceux qui parlent ne savent pas et ceux qui ne parlent pas, eux, savent », note Laurent Favre.

Le journaliste suisse s’est intéressé à cet autre « French paradox » dans un article du Temps. Au pays de Descartes où le débat tient lieu de sport national, les entraîneurs capables de parler brillamment de football (avec un discours derrière la méthode) seraient rares. Une photo du patron des Bleus illustre le sujet. « C’est quoi une identité de jeu à part des mots ? », assumait-il d’ailleurs dans un entretien à Eurosport en 2017.

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Mais Favre n’accable pas Deschamps, plutôt disponible avec ses confrères. Il lie aussi sa langue de bois au dispositif très contraint de la conférence de presse. Les journalistes y arrivent avec leurs questions, le sélectionneur apporte ses réponses. Il est loin d’être le seul. Tout le monde connaît la règle du jeu et l’accepte, un peu par habitude et dépit. « Il y a ce sentiment de méfiance chez lui, donc dans le doute il joue “serré derrière” et en dit le moins possible. En 2016, j’avais eu l’occasion d’échanger en privé avec lui et d’autres journalistes étrangers, et le contraste était frappant avec le Deschamps de conférence de presse », observe Laurent Favre.

Des mots totems

Or, le « Deschamps » dans le texte s’étudie et se décrypte exclusivement à travers ces rendez-vous formels avec la presse lors des grandes compétitions. Que disent alors ses mots ? Tel un monsieur Jourdain, prosateur sans le savoir chez Molière, le sélectionneur donne dans la tautologie inconsciente. Linguiste et historien à l’université de Nice, Damon Mayaffre arrive à cette conclusion. « Très souvent, Deschamps qualifie ses objets d’attributs creux et évidents, de simple bon sens, et ses réponses n’apportent pas plus d’information que la question posée initialement. Ainsi un joueur pourra être sélectionné du fait “qu’il est sélectionnable” ou bien “qu’il est en forme”, comme s’il était possible de sélectionner quelqu’un qui ne serait pas sélectionnable ou en méforme », développe le spécialiste de l’analyse du discours.

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