Un monument des sciences sociales menace de s’effondrer : la fameuse étude When Prophecy Fails, publiée en 1956 et traduite en français en 1993 sous le titre L’Echec d’une prophétie, considérée comme un classique de la psychosociologie, est aujourd’hui accusée de bidonnage. Cette enquête passionnante, menée au milieu des années 1950, portait sur une secte ufologique basée à Chicago et dans le Michigan. Et plus précisément sur le comportement de ses membres au moment où ils découvraient que la prophétie au cœur de leurs croyances ne se réalisait pas. Loin de renoncer à leur foi, relevaient les auteurs du livre, ces seekers (« chercheurs ») avaient alors, après avoir bâti une explication « logique » à l’échec de leur prophétie, redoublé de ferveur, s’adonnant à un prosélytisme effréné.
Cette enquête a eu un grand retentissement. Elle a permis à son principal auteur, le psychologue américain Leon Festinger (1919-1989), de peaufiner son fameux concept de « dissonance cognitive » : ainsi désigne-t-il l’inconfort mental que nous ressentons lorsque nous sommes confrontés à des convictions contradictoires, un malaise que notre cerveau cherche à réduire en modifiant nos croyances, voire notre interprétation des faits. Dans la préface qu’il a consacrée à sa dernière édition française (PUF, 2022), le sociologue Gérald Bronner qualifie L’Echec d’une prophétie d’« œuvre majeure ».
Va-t-il falloir la jeter aux orties ? On peut légitimement se poser la question depuis la publication d’un article, dans le numéro de novembre 2025 du Journal of the History of the Behavioral Sciences. Son auteur, Thomas Kelly, remet en cause l’honnêteté du travail des trois auteurs de l’enquête, Leon Festinger, Henry Riecken (1917-2012) et Stanley Schachter (1922-1997). S’appuyant sur des archives inédites, ce politiste affirme que les trois hommes ont volontairement manipulé les faits afin de corroborer leur théorie et de doper leur carrière.
Comme un polar
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