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sont-elles efficaces ? ⋅ Inserm, La science pour la santé

Alors que le nombre de psychiatres en France ne cesse de chuter, le marché des applis de santé mentale a le vent en poupe. Accessibles sans rendez-vous préalable, souvent gratuits et toujours disponibles, ces outils promettent de répondre à la recrudescence des demandes de soins en santé mentale depuis le début de la pandémie de Covid-19. 

Quels troubles concernent-ils ? Certains patients n’osent pas aller voir un psychiatre ou un psychologue : les applications sont-elles une solution pour eux ? Et ceux déjà pris en charge, quels bénéfices y trouvent-ils, pour quelle efficacité ? Parmi les applis qui allèguent un effet thérapeutique contre l’anxiété ou la dépression, seules 3 % ont été évaluées, et 1 % indépendamment de tout conflit d’intérêt économique. D’un point de vue éthique, enfin, à quelle confidentialité sont soumises des données de santé mentale privées mais partageables et interopérables ? Une professeure de santé publique, un sociologue et une psychiatre nous aident à y voir plus clair : quand la santé mentale flanche, l’appli est-elle un appui solide ?

Un article à retrouver dans le n°52 du magazine de l’Inserm

L’avis de Karine Chevreul

La santé mentale sort de l’ombre et du domaine de la honte : c’est une bonne nouvelle. Il est de plus en plus acceptable, sur le plan social, de rencontrer des difficultés psychiques et de chercher des solutions. Qu’apportent les applis de santé mentale développées dans le cadre de projets académiques ? D’abord, une absence de stigmatisation, et le respect du rythme de chacun ; nul ne va voir un psychiatre tant qu’il n’en ressent pas vraiment le besoin, et les applis accompagnent ce temps de maturation. Celle qu’a développée notre unité, StopBlues*, sensibilise aux signes de la dépression et de la souffrance psychique. Il ne s’agit pas d’inciter à l’autodiagnostic, mais à dépasser l’ignorance et le déni pour identifier, dans l’intimité, le besoin éventuel de consulter un spécialiste. Les données privées, hébergées en France, sont anonymisées. Par ailleurs, nous évaluons l’efficacité de StopBlues après avoir recruté, par Internet, deux groupes d’usagers et de non-usagers, pour comparer leurs décisions en matière de santé mentale. L’essentiel est que les applications ne se substituent pas au soin ! En situation critique, on ne peut compter que sur les professionnels du soin. En dehors des crises, d’autres types de soutien sont possibles. Citons par exemple les serious games fondés sur des thérapies cognitivo-comportementalistes (ou TCC), les quizz dont on peut ensuite discuter les résultats avec son médecin, et autres exercices de remédiation cognitive contre les effets des troubles mentaux sur la mémorisation, la concentration ou le raisonnement. Aujourd’hui, la société n’oppose plus un état prétendu normal de pleine santé à un état pathologique qui relèverait de l’hôpital psychiatrique : la santé mentale est un continuum, et l’utilisation d’outils numériques en est le reflet.

Karine Chevreul est professeure de santé publique, directrice de l’unité 1123 Épidémiologie clinique et évaluation économique appliquées aux populations vulnérables (Inserm/ Université de Paris)

L’avis de Xavier Briffault

Xavier Briffault

Les applis de santé mentale mises au point par des équipes de recherche sont à peu près aussi efficaces que les psychothérapies courtes pour des troubles communs comme la dépression, l’anxiété, les troubles obsessionnels compulsifs, l’abus d’alcool, l’insomnie ou les troubles du comportement alimentaire : la littérature scientifique l’atteste. C’est assez logique puisqu’elles reproduisent, sur support numérique, les méthodes utilisées dans les séances classiques fondées sur des protocoles bien établis. Les applications répondent ainsi à des problématiques de coût et d’accessibilité des soins, ce qui constitue déjà, en soi, un grand intérêt. Cependant, il est possible d’aller plus loin. En utilisant des objets connectés, par exemple, on peut suivre en temps réel les variations d’indicateurs physiologiques (sommeil, fréquence et variabilité cardiaques et respiratoires). Plutôt que de se contenter d’un résumé épisodique de l’état physique et mental du patient en consultation, le thérapeute, armé d’outils logiciels, peut ajuster très finement le protocole de soin à la réalité des données : il pourrait repérer un accès dépressif par le suivi du rythme circadien, par exemple. Cela ouvre de nouvelles pistes pour aider le patient à contourner ces épisodes. Des chercheurs mènent depuis longtemps des études pour détecter un trouble de l’humeur à travers des données comportementales (vitesse du mouvement, fréquence des déplacements, prosodie) médiées par des objets connectés et applications. À terme, la classification des troubles mentaux pourrait y gagner en finesse : ses entités massives, comme « la » dépression, apparaîtraient alors dans leur variété, ouvrant la voie à des traitements mieux ciblés. Reste à éviter que ces données biométriques ne soient utilisées à des fins de contrôle social ou de surveillance par une entreprise ou un État. Nous avons les moyens techniques de les utiliser, mais la société acceptera-t-elle les risques qui y sont associés ?

Xavier Briffault est sociologue au Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale et société (unité 988 Inserm/CNRS/Université de Paris)

L’avis de Déborah Sebbane

Déborah Sebbane

Le Centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé (CCOMS) accompagne le développement du numérique en santé mentale depuis 2016. Depuis, ce champ s’est nettement élargi, en même temps que les préconisations de santé. Pratiquer une activité physique, mieux dormir, manger équilibré, sont certes des conseils utiles pour aller mieux ; ils reflètent une acception très large de la santé, qui, lorsqu’elle est soutenue par des outils numériques, questionne les frontières entre psychiatrie et santé mentale. La menace de la Covid-19 a renforcé cette porosité entre la prévention, le soin et le mieux-être, voire le bien-être. D’ailleurs, les applis interrogent aussi la place du soin et la relation soignant-soigné : même si les outils numériques n’ont pas vocation à remplacer l’humain, la psychothérapie à distance, via application, a montré des niveaux de preuve aussi élevés qu’en face-à-face. C’est certain : de nouvelles méthodologies de recherche doivent être développées. Le domaine de l’« e‑santé mentale » est d’ailleurs multiforme : ne le réservons pas aux troubles les plus transitoires et communs : ce serait stigmatiser ceux qui vivent avec des troubles très handicapants, tels que la schizophrénie ou le trouble bipolaire, et ont besoin de développer leurs capacités d’autodétermination pour devenir acteurs de leur propre santé. La stratégie globale 2020–2025 de l’OMS insiste sur cet aspect. Et contre le risque d’une médecine à deux vitesses, où certains seraient plus à l’aise avec le numérique, il convient de proposer des formations et d’anticiper de nouvelles compétences métier : médiateurs numériques en santé et pairs aidants dédiés. L’autonomie repose sur trois piliers : l’individu, le collectif et l’institution. Sans quoi, elle ne soutiendrait qu’une vision libérale de la santé, qui assigne à l’individu des responsabilités qui incombent normalement à l’État.

Déborah Sebbane est psychiatre, directrice du Centre collaborateur de l’OMS pour la recherche et la formation en santé mentale de Lille (EPSM Lille-Métropole, GHT Psychiatrie Nord – Pas-de-Calais)

🔎 À consulter aussi, nos dossiers sur la dépression, les troubles anxieux, les troubles du stress post-traumatique

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