Podcast. Pourquoi écologie et santé sont intimement liées

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Des eaux stagnantes – idéal pour les moustiques – et c’est une épidémie de paludisme qui se développe. Des forêts coupées, une forte urbanisation et ce sont des chauves-souris, dérangées, qui viennent contaminer des mammifères. Environnement, santé et société sont intimement liés. Pour comprendre comment certaines maladies se développent et nous touchent, il peut être utile de prendre du recul et de considérer le monde qui nous entoure dans sa globalité. C’est ce qu’on appelle « l’écologie de la santé ». Comment les transformations de notre environnement et l’évolution de nos modes de vie peuvent-elles avoir un impact sur notre santé ? Comment apprendre à vivre avec le vivant ? Eléments de réponses dans l’épisode 1 de « La fabrique du savoir, saison 2 », un podcast du Monde produit en partenariat avec l’Espace Mendès France de Poitiers.

Au micro de la journaliste Joséfa Lopez, Serge Morand, biologiste, écologue de la santé au CNRS, à l’IRD et au CIRAD et expert au sein du programme One Health, Delphine Destoumieux-Garzon, directrice de recherche et biologiste au CNRS, spécialiste des interactions hôte-pathogène-environnement, et Patrick Mavingui, microbiologiste et directeur de recherche au CNRS à l’université de La Réunion, spécialiste des maladies tropicales.

Un troupeau au Sahel.

Comment définir « l’écologie de la santé » ?

Delphine Destoumieux-Garzon : C’est la connexion de différentes disciplines qui permettent de faire le lien entre la santé humaine, la santé animale et la santé environnementale. Ce lien permet de comprendre à l’échelle des systèmes comment les espèces interagissent, comment les pathogènes évoluent, comment ils sont transmis et quels sont les facteurs à la fois environnementaux et humains qui agissent sur l’ensemble du système et entraînent l’apparition d’une épidémie. Il s’agit donc de faire collaborer médecine humaine, médecine animale, sciences de l’écologie et de l’évolution. Pour mettre en place des approches de prévention efficaces, il faut aussi s’intéresser à l’agriculture, à l’élevage, aux systèmes de transport, etc.

Patrick Mavingui : L’écologie de la santé permet de voir les systèmes impliqués dans l’émergence des maladies mais aussi l’émergence de la dynamique de transmission. Ces connaissances permettent ensuite d’arrêter ou de diminuer l’impact des maladies.

Concrètement, quelle incidence peut avoir l’être humain sur la nature, qui peut ensuite avoir des conséquences sur sa propre santé ?

Serge Morand : L’intensification de l’élevage industriel entraîne par exemple la transformation de l’usage des terres car il faut nourrir davantage d’animaux et donc convertir des terres, des forêts. Cela conduit à une simplification des paysages. L’urbanisation de plus en plus importante a aussi sa part. Plus de la moitié de la population humaine vit dans des villes qui continuent de grandir, notamment en milieu intertropical, dans des régions avec une forte biodiversité. Résultat : on met ensemble tout ce qu’il faut pour favoriser l’émergence et la transmission de maladies.

P.M : Les peuples anciens avaient compris les éléments qui peuvent amener à l’émergence de maladies. Par exemple, ils ne faisaient par exemple pas de monoculture, plutôt de la polyculture, pour éviter qu’une seule culture soit infectée. Aujourd’hui, nous avons oublié ces principes de base qui permettent d’éviter des catastrophes. Et puis, l’augmentation de la population mondiale entraîne inévitablement l’occupation excessive des sols, de façon plus ou moins contrôlée. Aujourd’hui, on commence à se rapprocher de ce système ancien car on ne peut pas continuer à détruire l’environnement, à se rapprocher des animaux réservoirs qui vivent et coévoluent avec ces pathogènes car cela entraîne l’apparition de virus chez l’être humain, comme le SARS-CoV-2.

Quels types de maladies touchent principalement l’être humain ?

P. M. : Si vous étudiez la pyramide des âges, vous constaterez que l’homme a évolué dans ces capacités à produire une santé efficace et stable. Les technologies nous permettent aujourd’hui de dire que trois quarts des maladies qui peuvent infecter l’être humain sont des zoonoses, c’est-à-dire des maladies d’origine animale. Et parmi ces trois quarts, on en a une partie considérable qui sont des virus, et des virus à ARN. Ils ont donc un potentiel de mutation important qui génère des variants, variants qui leur permettent de passer des animaux à l’homme et s’y adapter. Maintenant qu’on en a conscience, quelle est la réponse ? Elle est multiple : maîtriser notre production d’une part, ménager notre environnement d’autre part car l’écosystème est le lieu où émergent ces pathogènes-là. On doit donc essayer de trouver un équilibre entre nous, nos animaux et notre écosystème.

Comment trouver cet équilibre ? Doit-on remettre en question nos modes de vie ?

D. D.-G. : On sait que le transport urbain crée de la pollution, de la contamination, du transfert de pathogènes. L’alimentation est aussi un vecteur important pour le transfert de ces pathogènes. Revenir au local permettrait par exemple de réduire notre impact sur l’environnement et diminuer les risques de propager des épidémies.

S. M. : On pense toujours qu’on trouvera une réponse technologique à n’importe quel problème, sans chercher à comprendre les mécanismes écologiques et évolutifs. La résistance des bactéries aux antibiotiques est un bon exemple. Elle nous montre clairement que l’on est dans une course sans fin. Il va falloir apprendre à mieux gérer nos antibioiques plutôt que penser qu’on va être sauvé par un nouvel antibiotique. Nous allons devoir reprendre en compte la dynamique du vivant et la dynamique des interactions entre le vivant non humain et les humains.

Comment en sommes-nous arrivés à oublier ce lien entre environnement et santé ?

D. D.-G. : On a choisi les voies faciles. C’est vrai pour l’élevage intensif, c’est vrai aussi pour l’usage des médicaments, etc. On a mis en place ces modes de vie sans réfléchir aux conséquences que cela pouvait avoir sur les micro-organismes avec lesquels nous vivons. Ils subissent des pressions au quotidien et vont ensuite évoluer en réponse à ces pressions. A un moment donné, le hasard fait que la sélection de tel germe, avec tel gène de résistance ou telle acquisition de facteurs de virulence va le faire devenir pathogène pour nous.

Un médecin vaccinant un jeune enfant en Afrique.

Des agents infectieux existent aussi en milieu marin. Comment évoluent-ils ?

D. D.-G. : Je travaille sur les micro-organismes qui infectent les espèces marines, principalement les invertébrés marins. Nous observons qu’ils obéissent exactement aux mêmes lois que les micro-organismes qu’on connaît sur terre. Ils subissent les mêmes pressions et évoluent de la même manière. Notre activité humaine favorise leur transfert à l’échelle planétaire, notamment au travers du commerce maritime international. L’environnement − les changements globaux, et en premier lieu le réchauffement des océans et de la planète en général − va leur permettre de changer d’aires de répartition. On les retrouve alors dans de nouvelles zones géographiques.

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Quel rôle joue le changement climatique dans la transmission des virus et pathogènes ?

P. M. : Je vais prendre l’exemple de l’île de La Réunion que je connais bien. Il y avait initialement des transmissions sporadiques de dengue par le moustique tigre, avec un nombre de cas relativement faible. Mais depuis 2018, nous constatons une transmission ininterrompue de la maladie. Cette continuité de transmission est due au fait que le nombre de moustiques, qui baisse normalement en hiver austral, ne diminue plus autant à cause du maintien les températures. On est passé d’une région épidémique à une région endémique de transmission de dengue.

Comment apprendre à vivre avec les virus et les bactéries ?

S. M. : Les crises sanitaires, écologiques, climatiques montrent bien qu’il faut améliorer nos résiliences. La première résilience se situe au niveau de nos systèmes de santé qui ont été très fragilisés mais aussi sur les systèmes de santé animale. Il faut investir, maintenir la qualité des services et leur adjoindre un service de santé environnemental qui s’intéresserait à la santé des humains, des animaux et des plantes en même temps. On peut très bien gérer le danger mais séparer les humains de la nature est un non-sens. Il faut recréer ce lien entre humains et nature, mais en ayant cette compréhension scientifique des phénomènes. Le bon fonctionnement des écosystèmes est le support de nos civilisations.

Un village du Sahel.
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L’interdisciplinarité est-elle importante dans le domaine de l’écologie de la santé ?

D. D.-G. : Oui, elle est obligatoire pour aller de l’avant car les systèmes sont très complexes. L’écologie de la santé fait appel à la médecine humaine, animale, aux sciences de l’écologie et de l’évolution. Si on veut vraiment mettre en place des approches de prévention, il faut aussi s’intéresser à l’agriculture, à l’élevage, aux systèmes de transport,… Et dès la formation des chercheurs, il est important qu’il y ait un socle commun de connaissances. Pour passser dans l’action, nos politiques doivent aussi s’emparer de ces problématiques complexes grâce à des actions interministérielles.

Un dernier message ?

S. M. : L’être humain doit reconnaître qu’il fait partie de la nature. Il est partie prenante, il en vit. Il y a beaucoup plus de cellules bactériennes que de cellules humaines. On a une diversité génétique. On est ce qu’on appelle un « phénotype étendu ». Cette reconnaissance doit irriguer la mise en place de nouvelles politiques publiques. Un message positif : on voit qu’une partie de l’administation est prête à collaborer, il faut juste une petite impulsion.

D. D.-G. : On ne peut vivre bien que sur une planète en bonne santé. Nous faisons partie du système, nous ne sommes pas en dehors du système. Je pense que le grand public a bien compris que notre santé dépendait de l’environnement et de la santé des espèces qui nous entourent, que ce soit les plantes ou les animaux. Il faut accompagner cette prise de conscience au niveau politique par des mesures ambitieuses. Nos dirigeants doivent nous aider un peu plus dans cette transition.

P. M. : A l’époque où l’information circule énormément, faisons confiance à la science. La science questionne et apporte des réponses de façon factuelle. Rabelais a dit que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Les scientifiques le savent. Il faut se méfier des personnes qui parlent au nom de la science sans avoir les éléments factuels.

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« La fabrique du savoir » est un podcast écrit et animé par Joséfa Lopez pour Le Monde. Réalisation : Eyeshot. Identité graphique : Mélina Zerbib. Partenariat : Sonia Jouneau, Victoire Bounine. Partenaire : Espace Mendès France de Poitiers.

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