” Mon espace Santé ” is the new DMP, ah bon t’es sûr ?

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Vous allez voir ce que vous allez voir. C’est en quelque sorte le discours des autorités sanitaires depuis qu’a été lancée début 2022 la phase d’ouverture de « Mon Espace Santé » sur l’ensemble du territoire. L’objectif à demi avoué, pour l’avenue Duquesne, est de ranger pour toujours le Dossier médical partagé (DMP) et ses déboires sur l’étagère des mauvais souvenirs. Mais si le serpent de mer du numérique médical, qui défraie la chronique depuis 2004, a bel et bien un successeur, cela ne signifie pas qu’on a atteint l’épisode final de cette série à rebondissements.

Premier constat : alors que l’Assurance maladie et le ministère de la Santé ont lancé « Mon Espace Santé » en grande pompe fin janvier, les ouvertures de compte ne se font que progressivement, et doivent se prolonger tard dans l’année 2022. Ces ouvertures sont automatiques : chaque Français reçoit un courrier l’informant de la création de son compte, et doit se manifester s’il souhaite s’y opposer. Voilà qui permettra à coup sûr de créer beaucoup plus de comptes que pour le DMP, mais qui prend du temps : les courriers sont envoyés par vague, en fonction des numéros de département.

Démarrage en douceur

C’est ce qui explique pourquoi, pour beaucoup de praticiens, le nouveau venu reste surtout un grand inconnu… tout en leur étant désagréablement familier. « Pour l’instant, ce que les soignants ont vu dans leur pratique courante n’est qu’une toute partie de “Mon Espace Santé”, à savoir l’ancien DMP », explique le Dr Olivier Babinet, directeur du projet « Ségur numérique » à l’Agence régionale de santé (ARS) PACA. Ce qui ne l’empêche pas de promettre que le nouvel outil permet de « généraliser l’échange fluide et sécurisé des données de santé entre les professionnels et avec l’usager ».

Comment ? En intégrant 4 piliers. « “Mon Espace Santé” contient un DMP nouvelle formule”, qui reprendra l’historique de son prédécesseur, qui contiendra un volet de synthèse médicale, et que le patient pourra choisir de fermer et d’ouvrir à qui il veut, décrit Olivier Babinet. Il y aura également une messagerie permettant d’échanger de manière sécurisée à la fois entre professionnels de santé et avec les patients, bien préférable aux Gmail et WhatsApp trop souvent utilisés, un store qui sera disponible courant 2022 et qui donnera accès à des applis de santé labellisées par l’État, et enfin un agenda de santé. »

Des espoirs et des doutes

Ce DMP sous stéroïdes réussira-t-il à convaincre les praticiens ? Rien n’est moins sûr. « Dans sa forme actuelle, l’intérêt d’accepter un MES semble limité à certaines catégories de population », écrivait en avril dernier le (récemment retraité) Dr Dominique Dupagne sur son blog Atoute.org. Ce pionnier du numérique en santé pointait plusieurs limites, notant par exemple qu’à part pour des publics spécifiques tels que les personnes âgées, ou encore les patients qui ont du mal à conserver des documents administratifs de manière ordonnée, l’avantage pratique du dossier numérique s’avère mince. D’autre part, l’alimentation automatique du dossier patient par les professionnels de santé « mettra du temps à se mettre en place », soulignait-il.

Et justement, comme pour le DMP, l’appropriation du nouvel outil semble être la clé du succès (ou de l’échec) de « Mon Espace Santé ». « Il reste quelques étapes à franchir, et notamment l’adoption de tout cela », juge Xavier Augay, président d’Icanopée, un éditeur de logiciels qui fait profession d’utiliser les informations présentes dans le DMP pour rendre, selon ses mots, « ce machin inepte utilisable ». Et quand bien même, selon lui, l’adoption par les patients pourrait se faire assez rapidement car ceux-ci ont « un bénéfice direct à avoir toutes les informations au même endroit », l’accueil des professionnels risque d’être plus distant. « La plupart de leurs technologies informatiques n’ont pas vraiment évolué depuis 25 ans, c’est un environnement sclérosé, et beaucoup ont du mal à adhérer », estime l’entrepreneur. En d’autres termes : pour effacer près de 20 ans d’échec du DMP, il va falloir mettre un sacré coup de collier.




Et la sécurité des données ?


Pour Coralie Lemke, journaliste, autrice de Ma santé, mes données (Premier Parallèle, 2021) et ancienne collaboratrice de What’s up Doc, on manque encore d’éléments pour être rassurés sur la sécurité des données stockées dans « Mon Espace Santé ».


What’s up doc : Que retiens-tu de « Mon Espace Santé » en termes de sécurité des données ?


C L : Le problème, c’est que si on a des informations sur la question de comment tel ou tel document va pouvoir être accessible à tel ou tel professionnel, notamment, on a beaucoup moins de détails à ce stade sur la sécurité des données. Est-ce qu’il y aura un chiffrement, par exemple ? Pour l’instant, on ne sait pas.


Risque-t-on de voir se reproduire les problèmes rencontrés avec le Health Data Hub, qui avait été hébergé par une entreprise soumise au droit américain ?


C L : Non, car on sait que l’hébergeur sera français et répondra aux critères du RGPD (Règlement général sur la protection des données, qui garantit la sécurité des données personnelles au niveau européen, NDLR). En revanche, pour le Health Data Hub, il y avait une finalité évidente, qui était de faire avancer la science, de trouver de nouveaux traitements, etc. La question de l’adoption par les patients et les professionnels me semble donc plus compliquée.


La confiance risque-t-elle selon toi de s’en trouver affectée ?


C L : Je pense que pour les patients, la question de la création automatique d’un espace, qu’il faut expressément refuser si on n’en veut pas, risque en effet d’altérer la confiance. C’est d’ailleurs dommage, car il y a un réel bénéfice à utiliser, pour communiquer avec les soignants, des outils sécurisés tels que ceux proposés par « Mon Espace Santé » plutôt que les Drive, Gmail et autres WhatsApp dont on se sert actuellement.

 

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