Les atouts de l’Afrique sur le chantier de la couverture santé universelle

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[BRAZZAVILLE] Conformément aux engagements pris aux Nations Unies en 2015, de nombreux pays africains ont entrepris la mise en place de la couverture santé universelle (CSU). Mais, le chemin est encore long et jalonné de multiples barrières telles que la mobilisation des ressources financières. Et peu de pays sur le continent ont déjà atteint cet objectif.

Dans cette interview accordée à SciDev.Net, le médecin Hyppolite Kalambay Ntembwa, chef d’équipe « Prestations de services intégrés et Soins de santé primaires » au bureau régional de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Afrique analyse les contours et les défis de la mise en place de la CSU en Afrique.

De nombreux pays en Afrique tels que le Cameroun, le Togo, la RDC ou encore le Congo ont lancé le processus de mise en œuvre de la couverture santé universelle (CSU). Qu’est-ce que la CSU ?

La couverture santé universelle signifie que tout le monde a accès aux services de santé dont il a besoin. Ces services de santé doivent être de qualité suffisante pour être efficaces et l’accès à ces services ne doit pas s’accompagner de difficultés financières

Quel est l’intérêt de la CSU pour les Etats et pour les systèmes de santé ?

Commençons par l’intérêt pour les Etats. Comme vous le savez, plusieurs pays ont mentionné dans leur Constitution que la santé est un droit fondamental pour tout citoyen. De ce point de vue, la couverture santé universelle est donc un moyen pour les Etats et les gouvernements de réaliser leurs engagements constitutionnels.

“Le niveau actuel de la dépense pour la santé dans plusieurs pays africains est bas pour espérer réaliser la CSU. Les pays doivent faire plus d’efforts pour mobiliser des ressources additionnelles pour la santé afin d’accélérer les progrès vers la CSU”

Hyppolite Kalambay Ntembwa, OMS Afrique

Deuxièmement, il est devenu évident que la santé est un facteur important de la croissance économique. On l’a vu avec la COVID-19. Le fait que les gens n’étaient pas en bonne santé ou couraient le risque de ne pas être en bonne santé a causé l’effondrement de toutes les économies ou presque à travers la planète. Cela démontre à suffisance que la santé est un déterminant important pour une croissance économique soutenue et la couverture santé universelle y contribue.

En ce qui concerne l’intérêt pour les systèmes de santé, il faut mentionner que la dynamique de la couverture santé universelle va augmenter les ressources allouées au secteur de la santé. Nous espérons que ces ressources vont contribuer à renforcer les systèmes de santé pour que d’une part, ils soient capables de fournir les services de santé dont les gens ont besoin et, d’autre part, ces ressources permettront de rendre les systèmes de santé plus résilients.

Quels sont les avantages de la CSU pour les populations prises collectivement et pour les individus ?

Les populations de pays qui vont réaliser la couverture santé universelle auront l’avantage d’être en bonne santé. Sur le plan individuel, les gens verront leur espérance de vie augmenter ; c’est-à-dire que non seulement ils vont vivre longtemps, mais aussi ils vivront longtemps en bonne santé. Ceci leur permettra d’être économiquement actifs sur de nombreuses années au cours de leur vie.

En 2015, les pays membres des Nations Unies se sont engagés à mettre en place la Couverture santé universelle d’ici 2030, dans le cadre des objectifs de développement durable (ODD). Sept ans après, peu de pays ont atteint cet objectif sur le continent. Quels commentaires vous inspire ce constat et quels sont les obstacles de la mise en place de la CSU ?

Tous les pays presque sont d’une manière ou d’une autre engagés dans le processus de la couverture santé universelle. Cependant, on sait que les efforts actuels dans plusieurs pays ne vont pas leur permettre de réaliser la couverture santé universelle. Les pays ont besoin d’une nouvelle impulsion, d’une nouvelle dynamique qui passe par un engagement politique au sommet de l’Etat pour accélérer les progrès. C’est cela qui, de mon point de vue, fait la différence entre les pays africains.

L’autre difficulté que rencontrent les pays africains, c’est celle liée aux financements de la santé. Le niveau actuel de la dépense pour la santé dans plusieurs pays africains est bas pour espérer réaliser la CSU. Les pays doivent faire plus d’efforts pour mobiliser des ressources additionnelles pour la santé afin d’accélérer les progrès vers la CSU.

Quels sont les différents mécanismes qui s’offrent aux pays du continent pour le financement de la CSU ?

Je voudrai d’abord parler des ressources domestiques qui offrent plusieurs possibilités. Pour financer la CSU, les pays devront d’abord compter sur les ressources domestiques parce qu’il s’agit d’un programme qui va s’étaler sur des décennies (et non un projet de 3 ou 5 ans). De ce point de vue, les pays ont la possibilité d’augmenter les allocations budgétaires destinées au secteur de la santé à travers l’amélioration des recettes fiscales.

On a vu que certains pays ont mis en place des financements dédiés et ça marche bien. Le financement dédié ce sont essentiellement des taxes qui sont mises en place et dont les ressources mobilisées sont affectées directement au secteur de la santé. C’est le cas par exemple des taxes sur le tabac, sur les boissons sucrées, sur la téléphonie mobile, etc. C’est une voie qui vaut la peine d’être explorée.En dehors de cela, il y a le financement du secteur privé. On voit que le secteur privé investit de plus en plus dans la santé, notamment dans les grandes villes en Afrique. Ces financements peuvent être bien orientés pour que les populations en tirent les meilleurs bénéfices possibles. La responsabilité sociétale des entreprises (RSE) est aussi une voie à exploiter pour mobiliser les ressources afin de financer la CSU. Là où elles s’installent, les entreprises ont la responsabilité d’investir dans le social (dont la santé) des populations environnantes. Enfin, il y a l’aide internationale qui peut aussi être mobilisée.

A votre avis, quelles dispositions peuvent prendre les pays d’Afrique pour le succès de la mise en œuvre de la CSU ?

Le premier dispositif de mon point de vue est l’engagement politique au somment de l’Etat. La CSU est un ensemble de réformes qui vont au-delà du secteur de la santé. Il y a des réformes qui intéressent le secteur de la santé, des réformes qui concernent le ministère en charge de la protection sociale, le ministère des Finances, etc.

Sans un engagement politique au sommet de l’Etat, il va être difficile de faire des progrès vers la CSU parce qu’il n’y a que le sommet de l’Etat, je veux dire le président de la République ou le Premier ministre là où il en existe, qui est capable d’impulser de façon cohérente ces réformes dans les différents secteurs concernés.

La mobilisation des ressources notamment les ressources financières domestiques pour financer la CSU est un autre facteur important. Faire en sorte que chaque citoyen puisse avoir accès aux services de santé dont il a besoin sans en subir les difficultés financières va couter cher aux gouvernements. Il va falloir que les gouvernements mobilisent les ressources additionnelles.

Le dernier facteur de réussite sur lequel je voudrais insister est la promotion des soins de santé primaires (SSP). Les gouvernements devront investir suffisamment dans les SSP qui sont aujourd’hui considérés comme la pierre angulaire de renforcement des systèmes de santé en vue d’accélérer les progrès vers la CSU. Cela veut dire, en termes simples, que les SSP sont le moyen le plus efficace et le plus efficient qui permettra au pays de faire des progrès vers la CSU.

On constate dans certains pays que toutes les maladies ne sont pas couvertes par la CSU. Comment cela peut-il s’expliquer ?

L’une des grandes différences entre les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) et les objectifs de développement durables (ODD) dans le secteur de la santé est que les OMD ciblaient les maladies (telles que le VIH/sida, le paludisme, la tuberculose), tandis que les ODD ciblent la santé et le bien-être. Il y une différence importante entre les deux. La couverture santé universelle ne doit pas cibler les maladies comme elle fait partie des ODD. Elle doit cibler la santé. Le fait de cibler la maladie a eu pour conséquence que certaines maladies ont été laissées pour compte et elles ont continué à tuer et/ou à créer des incapacités dans la population.

C’est le cas par exemple du diabète et de l’hypertension artérielle qui n’ont pas été ciblés à l’époque des OMD et ces maladies ont continué à faire des dégâts dans la population. C’est pour cela que la couverture santé universelle doit cibler l’amélioration de la santé et non les maladies.

Comment la CSU cohabite-t-elle avec l’assurance maladie sans faire double emploi ?

Pour mieux répondre à cette question, il faut bien comprendre la différence entre la CSU et l’assurance maladie. Beaucoup de gens et parfois certains professionnels de santé confondent les deux. J’ai défini CSU comme étant une situation où les gens ont accès aux services de santé dont ils ont besoin, ces services doivent être de qualité suffisante pour être efficaces et que l’utilisation de ces services ne doit pas entrainer des difficultés financières.

Cela veut dire que pour mettre en place la couverture santé universelle, les gouvernements doivent travailler sur deux composantes. D’une part, assurer la disponibilité des services de santé essentiels ; d’autre part, mettre en place des dispositions qui protègent la population contre les difficultés financières au moment de l’accès aux services de santé.

“Sans un engagement politique au sommet de l’Etat, il va être difficile de faire des progrès vers la CSU parce qu’il n’y a que le sommet de l’Etat, je veux dire le président de la République ou le Premier ministre là où il en existe, qui est capable d’impulser de façon cohérente les réformes dans les différents secteurs concernés”

Hyppolite Kalambay Ntembwa, OMS Afrique

L’assurance maladie est l’un des dispositifs qui permettent de protéger la population contre le risque financier lié à la maladie. L’assurance maladie n’est pas le seul dispositif dans ce domaine, il y a aussi par exemple l’assistance médicale qui permet l’accès des personnes qui n’ont pas les moyens financiers pour adhérer à l’assurance maladie (indigents) aux services de santé. De ce point de vue, l’assurance maladie est l’un des outils qui permettent de mettre en place la couverture santé universelle

Il n’y a donc pas double emploi entre la CSU et l’assurance maladie dans la mesure où celle-ci est l’un des moyens à mettre en place pour protéger les populations contre les difficultés financières liées à la maladie et donc l’un des outils nécessaires à la réalisation de la CSU.

Quels sont les atouts particuliers qui peuvent à terme faire de la CSU une réussite en Afrique subsaharienne ?

L’un des atouts dont disposent les pays de l’Afrique Sub-saharienne, c’est leur expérience de mise en œuvre des SSP. Les SSP sont considérés aujourd’hui comme le chemin qui conduit vers la CSU comme je l’ai mentionné plus haut. Les pays de l’Afrique sub-saharienne peuvent capitaliser sur cela.

Le second atout dont disposent les pays de l’Afrique sub-saharienne, c’est la force du partenariat entre le gouvernement, les organisations non gouvernementales et les associations sans but lucratif dans le domaine de la santé. Dans plusieurs pays de l’Afrique subsaharienne, les confessions religieuses disposent des services de santé performants. Dans certains pays elles disposent jusqu’à 60% des services de santé de première ligne. Ceci est un atout important sur lequel les pays africains concernés peuvent bâtir l’avenir.L’autre atout important, c’est la dynamique du secteur privé dans le domaine de la santé. On voit dans certains pays de l’Afrique sub-saharienne des privés qui investissent dans des formations sanitaires y compris dans les formations sanitaires de référence tertiaire. C’est un atout important, une contribution essentielle à la mise en place de la CSU.

Enfin, il faut mentionner l’engagement des communautés locales. Elles sont prêtes à prendre leur part de responsabilité pour appuyer les gouvernements dans ses efforts à réaliser pour la CSU dont elles sont les bénéficiaires.

Comment des organisations internationales telles que l’OMS peuvent-elles soutenir les pays africains dans l’atteinte de cet objectif ?

L’OMS agit à plusieurs niveaux pour soutenir les pays dans la sous-région africaine pour les aider à accélérer les progrès vers la CSU. Le premier niveau de soutien est le plaidoyer qui se fait au niveau politique pour amener les gouvernements à tenir leurs engagements relatifs à la CSU et les autres ODD. Comme je l’ai dit plus haut, l’engagement politique au somment de l’Etat est capital dans la marche vers la CSU. L’OMS s’investit là-dedans pour que cela devienne réalité au niveau des pays.

Le deuxième niveau d’appui de l’OMS est technique. L’OMS met à la disposition des pays l’expertise, les ressources techniques et dans la mesure du possible les ressources financières catalytiques dont ils ont besoin pour développer et mettre en œuvre les politiques, stratégies et plans qui leur permettent d’accélérer les progrès CSU.

Le troisième niveau d’appui de l’OMS, c’est la mobilisation des autres partenaires techniques et financiers tels que les autres agences des Nations Unies, la Banque mondiale, les autres bailleurs de fonds, etc. pour apporter leurs contributions aux pays de la région et les aider à avancer vers la CSU.

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