« Dans les grandes écoles, les débordements collectifs inculquent aux étudiants une forme de soumission »

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Comment des jeunes gens qui ont fait preuve du plus grand sérieux pendant deux ans en classe préparatoire peuvent-ils s’adonner aux débordements les plus incontrôlés une fois arrivés dans une grande école ? C’est la question que s’est posée la psychologue Roxane Dejours dans le cadre d’un travail de recherche issu des travaux de sa thèse, publiée en 2017. Pour cette enquête, la psychologue a suivi une cinquantaine d’étudiants, de leur arrivée en prépa jusqu’à leur entrée dans le monde du travail.

Au regard des débordements au sein des grandes écoles, comment expliquer la discipline que s’imposent les jeunes préparationnaires avant de les intégrer ?

L’une des dimensions les plus frappantes est, à mon sens, l’évolution des étudiants entre le début et la fin de la classe préparatoire. Initialement, ils sont pour la plupart très déstabilisés et souvent submergés par la quantité de travail et les exigences des professeurs. Ils apprennent au fur et à mesure à se défendre contre la souffrance générée par ces contraintes de travail et à se couper de ce qu’ils ressentent, de leurs doutes et de leurs appréhensions ; au point qu’à la fin du cursus il n’est pas rare qu’ils nient, le plus souvent en toute bonne foi, avoir trouvé ces années difficiles.

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Plus encore se produit dans certains cas un retournement cynique des contraintes et des valeurs pour adopter une posture de revendication de l’effort et de la capacité à « tenir », que les étudiants acquièrent notamment en luttant contre la rêverie, la distraction ou contre tout ce qui est susceptible de remettre en question leur rapport à la classe préparatoire. Il s’agit d’un véritable travail d’insensibilisation progressive.

Lorsque ces étudiants arrivent dans ces grandes écoles, ils doivent se soumettre aux rituels de ces lieux. Est-ce un changement de paradigme ou une continuité par rapport à la prépa ?

Contrairement aux apparences, il faut bien garder à l’esprit que le système classe préparatoire-grande école est un tout, et non deux entités déconnectées l’une de l’autre. Un changement brutal se produit pour les étudiants à leur arrivée en grande école : le centre de gravité, jusque-là situé dans le travail académique, se déplace au profit de nouvelles règles du jeu, généralement assez déstabilisatrices et génératrices d’un sentiment de perte de sens pour les étudiants. Le sérieux scolaire n’est plus la valeur cardinale, ce qui est attendu d’eux est un investissement rapide et entier dans des activités qui semblent au premier abord plutôt légères : les associations étudiantes, les soirées et les manifestations festives.

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