D’autres auraient employé le mot de « couleur » mais lui parle de « grain ». Pour Rocé, les samples avec lesquels il compose en bonne partie sa musique relèvent « d’une culture du grain ». Il y a le craquement des vynils, la soul et le jazz, et puis en plus de cela, le son de la MPC, cet instrument qui lui sert à fabriquer les boucles musicales sur lesquelles il pose ensuite ses mots.
S’il a globalement modernisé ses prods pour ce Palmier et son prédécesseur, Bitume – deux albums issus des mêmes sessions d’enregistrement –, on retrouve chez le rappeur et beatmaker l’esthétique des années 1970. Cette fois-ci, il cite comme référence Ella Fitzgerald, le jazzman Al Jarreau, le rappeur américain Rakim, et affirme avoir voulu quelque chose de « doux » et « mélancolique ». « On peut vouloir changer le monde en écoutant Colette Magny, mais aussi en écoutant Sade. On a le droit aux deux », glisse-t-il.
« Une séquence de film »
Alors qu’il a souvent représenté un rap très loin de toute simplification, Youcef Kaminsky place les termes des débats : ce disque est « comme une séquence de film ». « Même dans les films les plus engagés, il y a les moments où les gens ont le poing levé et manifestent. Et puis, il y en a d’autres où l’on voit l’horizon, on entend le bruit des vagues et on respire un grand coup. C’est là que l’on récupère la force et la volonté d’y retourner encore », précise-t-il.
Est-ce l’approche de la cinquantaine ? L’arrivée de nouvelles générations qui ont largement modifié la façon de poser les mots ? À l’image de « Lunaire », le rappeur varie très souvent son flow. Il se rappelle qu’il a été bien dans son monde avant d’en sortir sur le tard. « Dans ma tête c’est lunaire / Je veux voir la lumière / Loin des modes populaires / J’veux créer ma bulle d’air », dit le refrain.
L’engagement en sous-texte
Les adeptes du hip hop des années 1990 ne seront pas perdus par « Le monde est à nous », « Café serré », ou l’allégorique « Laisse les enfants courir ». « On vit dans un monde où les enfants n’ont même plus droit de courir, déplore Rocé. Cela peut faire référence aux migrants qui traversent la Méditerranée, aux enfants de Gaza qui se sont fait tuer alors qu’ils jouaient au football il y a quelques années, ou aux violences policières sur des enfants parce qu’ils couraient, comme Zyed et Bouna (*). Pour un enfant « métèque« , courir dans un centre-ville, c’est suspect, courir dans une cité, ça l’est moins. »
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Largement dans l’ego trip (« La vie est une balle de base-ball », « En solo »), Rocé laisse serpenter ses idées. Composé avec la chanteuse belge d’origine anglo-égyptienne, Natacha Atlas, et son compagnon, le violoniste Samy Bishai, « La voie lactée » est un bon condensé des humeurs de ce disque : « J’essaye de fissurer la voie lactée, voir la lumière / S’échapper d’la pénombre et l’attraper / Dans ce monde rien ne dure, dans ce monde rien n’est sûr, se libérer / Des barrières et des murs car c’est auprès du ciel que je veux palabrer ».
« Bon élève du rap »
Celui qui se décrit comme « un bon élève du rap » prend très au sérieux un art qu’il pratique au quotidien comme un sport.
Fils du résistant juif russo-argentin Adolfo Kaminsky, faussaire pendant la Seconde Guerre mondiale puis militant pour les mouvements de décolonisation en Afrique du Nord et la lutte contre les dictatures latino-américaines, et d’une mère argentine militante anticoloniale, Rocé est né en Algérie. Il arrive ensuite en banlieue et il s’est installé depuis quelques temps sur les pentes du quartier multiculturel de Ménilmontant, dans le XXe arrondissement de Paris.
À l’écart du mainstream, il a suivi depuis près de 25 ans une carrière faite d’éclipses régulières. Il a éclot à la fin des années 1990 avant de se faire une place comme rappeur, collaborant avec DJ Mehdi ou le saxophoniste de jazz Archie Shepp.
Alors, comment voit-il le rap de 2026 ? « Aujourd’hui, le rap est devenu une industrie. Ce n’est pas du tout défini par les mêmes codes. Pour ma génération, on savait qu’on faisait quelque chose en marge et qu’il fallait le défendre. On n’était pas là pour le « Qu’en dira-t-on ? », mais pour les autres acteurs du mouvement [hip-hop]. On avait aussi moins de pression. Aujourd’hui, c’est la musique la plus populaire en France, celle qui passe partout. Il n’y a plus de mouvement. Les rappeurs sont très forts techniquement, mais moins fort que nous sur scène. On débutait par la scène ! Ce n’est plus du tout la même musique, c’est devenu de la pop. Ce n’est plus forcément le rap qui va déranger. »
N’ayant pas rangé son ambition de faire un rap « classe » qui fasse gentiment réfléchir, Rocé continue sa route. Il n’y a aucun doute sur le fait que la suite de son itinéraire nous emmènera encore ailleurs.
(*) Le 27 octobre 2005, Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, sont morts électrocutés en se réfugiant dans un transformateur électrique à Clichy-sous-Bois, en banlieue parisienne. Ils essayaient alors de se soustraire à un contrôle de police. La mort des deux adolescents a déclenché une vague d’émeutes sans précédent dans les banlieues françaises.
Rocé Palmier (Hors Cadres / Modulor) 2026
En concert dans le cadre du festival Banlieue Bleue le vendredi 10 avril 2026 à Tremblay-en-France.
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