« Le patrimoine africain ne peut pas être uniquement dans des collections privées et des musées européens. Le patrimoine africain doit être mis en valeur à Paris, mais aussi à Dakar, à Lagos, à Cotonou.” Le 28 novembre 2017, lors de son discours de Ouagadougou, destiné à bâtir une « relation nouvelle » avec l’Afrique, le président français Emmanuel Macron promettait de faciliter la restitution du patrimoine africain acquis illégalement et détenu au sein des collections publiques françaises.
Trésors royaux d’Abomey rendus au Bénin, sabre d’Omar Saïdou Tall au Sénégal, crânes sakalavas à Madagascar et tout récemment « tambour parleur » Djidji Ayôkwé à la Côte d’Ivoire… Si la France a depuis procédé à plusieurs restitutions, il aura finalement fallu attendre huit ans pour que le projet de loi relatif à la restitution de biens culturels fasse son chemin jusqu’à l’Assemblée nationale, après son adoption le 28 janvier par le Sénat.
Ce texte, qui concerne les biens pillés entre 1815 et 1972, compte faciliter les procédures en introduisant une dérogation au principe d’inaliénabilité des collections publiques. Les restitutions pourront désormais être décidées par décret et ne plus nécessiter l’adoption d’une loi, comme c’était le cas jusqu’à maintenant.
Un texte important, perçu non pas comme un aboutissement mais comme le début d’un travail nécessaire, pour l’historienne et politologue Françoise Vergès, spécialiste de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation. Entretien.
France 24 : Qu’est-ce que le principe d’inaliénabilité des collections publiques présenté comme un frein à la restitution des objets spoliés ?
Françoise Vergès : Ce principe dans sa forme actuelle date de la Révolution française. Il avait alors été décrété que les objets exposés dans les musées publics n’étaient pas la propriété du gouvernement ni de l’État, mais du peuple français. C’est ainsi que les révolutionnaires ont mis en place, par exemple, le musée du Louvre en 1793 comme musée du peuple exposant les collections royales puis celles issues des conquêtes révolutionnaires et napoléoniennes.
L’idée est que ces collections appartiennent à tout le monde, dans un esprit d’éducation du peuple, ce qui les rend inaliénables.
En réalité, ce principe est méconnu : les Français n’ont aucune idée de ce qu’il y a réellement dans ces collections, hormis les œuvres les plus célèbres, et ils pensent qu’elles sont la propriété du musée ou la propriété de l’État.
Mais il est vrai que ce principe complexifie la restitution des œuvres car chaque restitution doit être approuvée par le Parlement, représentant du peuple, et donc faire l’objet d’une loi.
Il y a une question légale qui est posée, mais ce n’est pas un obstacle. Il suffit de la lever en disant que dès qu’un objet a été acquis illégalement, il n’appartient pas au peuple français par principe.
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Cette loi était attendue depuis très longtemps. S’agit-il selon vous d’une avancée majeure ?
Passer une loi pour faciliter les restitutions est certes un progrès mais il est vrai qu’elle a mis beaucoup de temps à venir. Elle demeure à mon sens un peu insuffisante : la loi ne concerne que les bien acquis à partir de 1815. Or dans les collections royales, il y a de nombreux objets qui ont été rapportés par des explorateurs. Et puis cette loi évite Napoléon, dont les armées ont mené des pillages absolument massifs en Égypte, en Italie, en Pologne, en Allemagne, en Espagne…
Il est essentiel, comme le préconise la loi, de faciliter la restitution. Cela fait quand même très longtemps que des États, notamment africains, demandent des retours d’objets. Il faut espérer que cette loi serve de levier afin de lever des obstacles plus profonds.
À mon sens, il y a un souci de transparence. On se concentre beaucoup sur quelques objets à la symbolique forte comme les trésors royaux d’Abomey rendus au Bénin ou tout récemment le « tambour parlant » Djidji Ayôkwé à la Côte d’Ivoire. Mais derrière ces restitutions, qui sont en réalité peu nombreuses, se cache un pillage massif : des tas d’objets arrachés à des personnes, des communautés, des villages, des villes, des palais, des temples. On pense souvent, et à juste titre, au continent africain, mais quand on voit au musée Guimet, par exemple, toutes ces immenses statues de déesses et de dieux venant de toute l’Asie du Sud, d’Asie de l’Est et d’Asie centrale… tout ceci a été découpé, arraché dans des temples.
Ce dont nous avons besoin, c’est de mener un véritable inventaire. Il faut permettre à des artistes et personnes des pays qui ont été pillés de venir librement en France, leur faciliter l’obtention de visas, l’accès à des bourses et, bien sûr, à la documentation et aux archives. Il y a des milliers d’objets dans les réserves et il serait intéressant d’avoir un vrai catalogue. Cette étape est indispensable pour que les pays concernés puissent faire des demandes en connaissance de cause. Tout ne sera évidemment pas restitué car les stocks sont immenses. Mais l’ampleur des pillages demeure un tabou qu’il faut lever.
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Dans le débat sur la restitution des œuvres, on entend parfois des réticences quant aux capacités des pays concernés à conserver ces objets dans de bonnes conditions. Qu’en pensez-vous ?
Effectivement, ce type de conditions sont souvent posées pour la restitution des œuvres, ce que je trouve personnellement assez incongru. Il s’agirait donc de rendre des objets volés en expliquant à leurs propriétaires quoi en faire ? Ils doivent pouvoir en disposer sans conditions : les vendre s’ils le souhaitent ou bien encore les exposer dans des musées communautaires même s’ils ne remplissent pas les conditions des musées européens. Il y a également des exemples où ces objets reprennent leur rôle initial, comme dans le cas de tambours restitués par le Danemark et l’Allemagne aux Samis [peuple autochtone du nord de la Suède, NDLR], dont certains ont été réintégrés comme tambours sacrés dans la communauté.
Il faut bien comprendre que beaucoup de ces objets n’avaient pas vocation à devenir des objets d’art. Certains masques qui étaient parfois destinés à être portés une fois puis jetés ou enterrés ont atteint des prix absolument délirants sur le marché mondial. Pour les objets sacrés qui étaient utilisés dans des rituels, il arrive que les communautés refusent les restitutions, estimant que ces objets ont perdu leur aura, voir même sont devenus dangereux. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation absurde où certains objets atteignent des prix sur le marché mondial qui dépassent les capacités financières de leurs pays d’origine.




