mercredi, février 4

RFI : Comment expliquer ce qu’est un algorithme ?

Damien Van Achter, journaliste, chargé de programme d’innovation IHECS : L’analogie que j’utilise est une recette de cuisine : une suite d’instructions en fonction des ingrédients. En suivant la recette, on suit un algorithme. On en utilise tout le temps et ce n’est pas très nouveau dans notre mode de vie: l’algorithme de notre GPS calcule le meilleur trajet possible et il le fait en temps réel. Ce qui a réellement changé, c’est l’échelle. La capacité de calcul est devenue exponentielle. Aujourd’hui, on ne suit plus une seule recette, mais tout un tas en même temps, comme dans une usine. L’algorithme traite maintenant un volume d’informations qu’aucun humain ne pourrait suivre.

Il y a une dizaine d’années, on pensait avoir conscience de ce qui se passait avec les ingrédients, la recette, maintenant on se demande ce que l’algorithme nous propose et comment ?

La recette du coca est un bon exemple. On ne sait pas ce qu’il y a dedans – c’est un secret commercial – mais on sait ce qu’on veut boire et, a priori, on aura à chaque fois le même résultat. Mais la société a le droit de changer ses recettes sans même qu’on soit au courant. C’est là où est le problème, le côté boîte noire des algorithmes. Le public n’est pas au courant de la façon avec laquelle les ingrédients sont mis, dans quelles proportions. Il y a aussi un nouvel enjeu aujourd’hui, les machines auto-apprennent par itérations successives, en fonction des réactions et de manière de plus en plus individualisée, ce qu’elles vont nous cuisiner et nous servir.

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Pour nous garder comme consommateur du réseau social ?

Sur les plateformes, les algorithmes nous distribuent l’information en optimisant le temps pour faire en sorte que les gens continuent à scroller, pour les garder le plus longtemps possible. Ceux qui ont le mieux réussi dans le domaine, c’est TikTok. Pour la première fois, chaque contenu présent sur la plateforme recevait un score qui s’adapte en fonction de chaque individu. Ce sont les premiers qui ont fait ça et à une échelle industrielle. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que la Chine a classé l’algorithme de TikTok comme quasi secret d’État. On est sur un outil, non pas de manipulation des masses – ce n’est pas comme ça qu’on doit le penser – mais qui peut servir à ça. Et puisqu’il est dans une boîte noire, on ne sait pas exactement de quoi il est composé, c’est très compliqué. On a les preuves aujourd’hui qu’aux États-Unis ils en font ce qu’ils veulent. En Europe, on tente de comprendre comment les algorithmes fonctionnent. La réglementation européenne, le Digital Services Act, porte là-dessus. Ce n’est pas une question de censure ou de restreindre la liberté d’expression, c’est juste de comprendre comment fonctionnent les algorithmes pour empêcher justement un certain nombre de dérives.

Car les réseaux sociaux étaient auparavant des lieux où on pouvait faire confiance, où on partageait des moments personnels. Et là, cette communauté est brisée par la manipulation.

L’influence est une chose, il n’y a pas de notion de tromperie, a priori. C’était ça jusqu’à présent. Depuis peu, on bascule dans un enjeu beaucoup plus politique. On se rend compte que quand un État et une technologie fusionnent, ce qui se passe pour l’instant aux États-Unis, alors ça devient de la manipulation. Les Américains ont eu ce choix, on leur a dit soit vous acceptez les conditions générales d’utilisation de TikTok US, soit vous ne pouvez pas utiliser l’application. Il y a probablement une troisième voie médiane qui est celle vers laquelle tend l’Europe, mais qui est très mal comprise pour l’instant, qui est de se dire qu’on peut utiliser ces applications-là, mais on doit pouvoir faire des choix, supprimer le filtre algorithmique et dire je veux recevoir tout ce dont je m’abonne, de manière non filtrée.

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C’est un chemin que X a semblé prendre à un moment, ou on nous l’a fait croire ?

X a toujours prétendu que son algorithme était le plus public qui existait. C’est pas faux, on peut aller le voir, mais ça ne veut pas dire que le commun des mortels sait comment ça fonctionne et les enjeux cachés derrière. Car à chaque fois qu’on ouvre X, les posts mis en avant, les notifications, sont toujours les mêmes. X est l’antithèse de ce qu’il prétend être, avec l’argumentaire de dire que la liberté d’expression n’a pas de limites, pour justifier tout ce qui est en train de se passer. Quand on voit que Grok (l’intelligence artificielle de X, NDLR) a généré des centaines de milliers de fakes, des photos de jeunes filles dénudées, même des mineures, et qu’il ne s’est rien passé…

Maintenant, les algorithmes sont nourris par l’intelligence artificielle, à se demander qui les maîtrise et ce qu’ils vont devenir ?

On se rend compte effectivement, aujourd’hui, que le volume de contenu produit par IA explose. On remplit les tuyaux avec des contenus qui polarisent, parce que c’est ça qui génère de la réaction. Très basiquement, les jeunes s’amusent à générer des fakes et c’est l’appât du gain qui est généralement derrière, aller chercher de la TikTok monnaie. Mais le jour où les IA seront entraînées sur ces produits, ça n’aura plus de valeur. Les plateformes vont sans doute chercher à filtrer pour remettre des contenus générés par des utilisateurs humains, parce que la publicité va vouloir que les gens continuent à acheter, car s’il n’y a plus que du fake, on ne va plus acheter grand-chose. Là, c’est l’angle économique. Là où je m’inquiète, c’est sur une trajectoire plus géopolitique. Si on ne peut plus distinguer le vrai du faux, et si tout est faux, alors plus rien n’est vrai. Ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Hannah Arendt. Et ça, nos États, nos législations ne sont pas prêts à encaisser ce choc-là. Cela pose des questions par rapport aux échéances électorales immédiates et aux décisions de vote. Comment les peuples vont continuer à s’autodéterminer, à partir du moment où ce qu’ils voient sur leur téléphone, sur lequel ils sont branchés en permanence, la notion même du vrai et du faux n’a plus d’importance par rapport aux émotions ? Le rôle des plateformes est éminemment important là-dedans.

Une solution est-elle envisageable ?

Je suis assez convaincu qu’il faut que les plateformes acquièrent le statut juridique d’éditeur des contenus qui circulent chez elles. C’est le seul moyen de préserver une forme de stabilité et de paix. La notion de communauté d’intérêt converge vers une forme de sobriété, on va dire ça comme ça, si on veut s’en sortir par le haut. Parce que s’en sortir par le bas, là, on sera aspiré dans une course à l’échalote de celui qui va réussir à mettre en place l’IA générale. Et sur ce sujet, aucune plateforme aujourd’hui ne peut dire : « Ok, j’abandonne ». C’est comme au poker. Tout ce qui a été investi, tout ce qui a été mis sur la table serait perdu. Celui qui abandonne aura tout perdu. Donc ils sont obligés de continuer à payer pour voir et dans ce grand jeu de poker menteur, ce sont les États voyous qui sont les mieux placés pour continuer à faire le chantage que Donald Trump appelle un deal. Mais ce n’est pas du deal, c’est juste du chantage.

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