Célèbre sur les réseaux sociaux, où elle est suivie par plus de six millions de personnes, l’influenceuse « Glucose Goddess » – de son vrai nom Jessie Inchauspé – s’est fait connaître en 2022 via ses supposées astuces pour « contrôler ses pics de glycémie » – une théorie très critiquée par la communauté médicale. Elle publie un nouveau livre de conseils nutritionnels adressés aux femmes enceintes, censés améliorer la santé de l’enfant à naître. Parmi ceux-ci : « manger 4 à 5 oeufs par jour » ou « éviter le sucre« . Des experts interrogés par l’AFP soulignent cependant que si l’alimentation pendant la grossesse joue bien un rôle important, le discours de Jessie Inchauspé manque de « nuances » et multiplie des « raccourcis » pouvant culpabiliser inutilement les femmes enceintes.
Elle s’est surnommée « Glucose Goddess » ou déesse du glucose : Jessie Inchauspé est une influenceuse en nutrition suivie par plus de 6 millions de personnes sur Instagram. Biochimiste de formation, la Française a acquis une grande partie de sa notoriété à la suite de la sortie de son livre « Glucose révolution« , publié au printemps 2022.
Elle y prône une méthode censée contrôler les « pics de glycémie » en s’équipant notamment d’un capteur de glycémie – dispositif médical connecté conçu pour les personnes diabétiques devenu, depuis la sortie de son livre, un nouvel accessoire à la mode.
Mais cette tendance a suscité la colère des personnes diabétiques qui en ont, elles, réellement besoin, tandis que de nombreux médecins et scientifiques dénoncent son discours : les capteurs de glycémie sont inutiles pour les non-diabétiques et le lien entre pics glycémiques et maladies n’est pas démontré, comme l’AFP l’a déjà expliqué ici.
Mi-mars, Jessie Inchauspé a publié un nouveau livre « 9 mois qui comptent pour la vie : Comment votre alimentation pendant la grossesse joue sur le futur de votre enfant« . L’influenceuse – devenue maman – y dévoile des pratiques alimentaires censées améliorer la santé du bébé, notamment favoriser son « développement cérébral, cognitif et émotionnel« , comme elle le présente dans cette vidéo Instagram publiée par l’éditeur Robert Laffont (lien archivé ici).
Ses conseils se focalisent autour de quatre nutriments qu’elle présente comme déterminant le « bon développement de l’enfant in utero » : la choline, le DHA, les protéines et le glucose.
Mais les experts interrogés par l’AFP regrettent un discours qui manque de « nuances » et qui s’articule autour de recommandations qui, bien que non dangereuses, ne sont pas tout à fait établies par les études scientifiques et soutenues par les recommandations des agences de santé publique.
Des recherches en cours
Invitée de l’émission C à vous le 22 mars, Jessie Inchauspé raconte s’être « plongée dans les études » quand elle était enceinte, « pour voir ce que je pouvais faire pour aider mon bébé ».
« J’ai découvert des choses fascinantes et incroyables et, à côté de ça, ce que me disaient mon médecin et ma sage-femme n’étaient pas la même chose. Il y avait un peu un gouffre entre ce que la science savait et ce qu’on me disait. Et donc j’ai créé moi-même un programme », présente-t-elle.
Ses conseils nutritionnels sont censés « favoriser le développement cérébral, cognitif et émotionnel du bébé, réduire les risques d’asthme, d’allergie et de diabète à long terme, améliorer la composition corporelle, le fonctionnement des organes et le métabolisme futur ».
Toutefois, elle tempère, dès le début de son livre: « si vous ne mettez en pratique aucune des recommandations de ce livre, votre enfant ira probablement très bien« . Et ajoute qu’elle est « biochimiste, pas médecin« .
En effet, si l’alimentation maternelle est « la première source de nutriments pour le fœtus » et qu’il existe des associations « entre l’alimentation de la femme pendant la grossesse et la croissance du fœtus, et sa santé à long terme« , le discours de l’influenceuse manque toutefois de « nuances« , souligne Marion Lecorguillé, sage-femme de formation et chercheuse à l’Inserm en épidémiologie qui travaille sur l’alimentation et la santé périnatale et celle de l’enfant.
Concernant le risque de maladies métaboliques ou de surpoids chez l’enfant, « les associations sont plutôt bien établies« , explique-t-elle, mais pour d’autres aspects à long-terme comme la santé mentale, respiratoire ou le risque d’allergie, « l’impact de l’alimentation pendant la grossesse reste encore à approfondir scientifiquement« .
Dans cette vidéo toujours, Jessie Inchauspé affirmait également que « votre alimentation pendant la grossesse programme, sur le plan épigénétique, les gènes de votre bébé : vous activez ou désactivez certains gènes, ce qui peut avoir un impact durable sur le risque que votre bébé développe des problèmes de santé » et que « la façon dont nous nous nourrissons pendant la grossesse est liée au risque de diabète de type 2 chez notre bébé, par exemple, est liée au risque de dépendance au sucre chez notre bébé, est liée à la santé mentale de notre bébé plus tard dans la vie, est liée à sa masse musculaire, à son poids à la naissance…« .
Des propos également à nuancer : « Oui, on observe des associations entre l’alimentation pendant la période de la grossesse et des modifications épigénétiques, mais c’est un sujet complexe et nous sommes toujours en train d’essayer de comprendre comment ces mécanismes peuvent vraiment influencer derrière la santé de l’enfant« , précise Mme Lecorguillé, appelant à faire attention aux « raccourcis« .
Ainsi, « on peut observer des modifications d’expression des gènes, mais on ne sait pas encore concrètement quel est l’impact clinique, c’est-à-dire chez l’enfant« , d’autant plus que l’alimentation pendant la grossesse « joue un rôle majeur que l’on observe au niveau des populations, mais n’est pas synonyme de déterminisme au niveau individuel », insiste-t-elle, soulignant l’impact plus important d’autres facteurs comme le tabac ou l’alcool par exemple.
CHRISTOPHE ARCHAMBAULTAFP
(CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP)
Le Pr Olivier Morel, secrétaire général du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), et le Pr Delphine Mitanchez, présidente de la Société française de médecine périnatale (SFMP), expliquent de leur côté que « les données sur les mécanismes épigénétiques sont majoritairement publiées sur des modèles animaux (essentiellement murins) » et qu’il y a « très peu de données épigénétiques chez l’humain (seulement en cas de retard de croissance intra-utérin et de diabète gestationnel, mais sans application clinique)« .
« A notre connaissance, il n’y pas de lien démontré chez l’humain sur le risque de dépendance au sucre. Seules les études sur le diabète gestationnel de type 2 ou en cas d’obésité sévère montrent une association avec le risque d’intolérance au glucose plus tard dans la vie, mais pas de dépendance ou de problèmes de santé mentale« , développent les professionnels.
Pour la diététicienne nutritionniste Anne-Laure Laratte aussi, le discours de « Glucose Goddess » est « assez alarmiste et manque de nuances« . « La santé de l’enfant est avant tout déterminée par des facteurs comme l’alcool, le tabac, les substances psychoactives, l’activité physique, les médicaments… Tout est multifactoriel« , insiste-t-elle, dénonçant un discours « culpabilisateur » pour les femmes enceintes.
Interrogée sur ces critiques, Jessie Inchauspé à répondu à l’AFP : « Je ne dis pas dans mon livre ou où que ce soit d’autre que l’on peut contrôler l’apparition d’allergies ou d’autres maladies. Je parle toujours de probabilités car c’est ce que la science nous montre« , affirme-t-elle, expliquant que « nous sommes dans une zone grise scientifique car on ne peut pas éthiquement mettre en œuvre des essais cliniques randomisés contrôlés (méthode qui permet d’évaluer l’impact d’une intervention en santé, en comparant un groupe qui ne reçoit pas l’intervention, avec un autre qui la reçoit, NDLR) sur des femmes enceintes« .
« Simplification » des messages
Les conseils de « Glucose Goddess » s’articulent autour de quatre nutriments : la choline, le DHA, les protéines et le glucose. Plus en détail, comme décrit dans cette interview pour le site Vogue (lien archivé ici), elle conseille aux femmes enceintes d’augmenter leur apport quotidien en protéines à environ 20 grammes, de manger plus d’oeufs – expliquant en manger 4 à 5 par jours-, d’augmenter leurs réserves d’oméga-3, et de manger le moins de sucre possible.
Dans son livre et sur son site, elle a aussi publié une « check-list de grossesse » pour aider à suivre ces recommandations.
Capture d’écran du site glucosegoddess.com, réalisée le 30/03/2026.
« Je m’interroge sur le choix de ces quatre nutriments. Ils sont importants, mais il n’y a pas de raison spécifique de les isoler par rapport à d’autres« , comme la vitamine B6, B9 ou B12, réagit Mme Lecorguillé.
Pour elle, ces recommandations « ne sont pas des découvertes« , mais « une simplification des messages scientifiques sur l’alimentation pendant la grossesse« , rappelant tout de même que « leur portée reste limitée si cela ne s’inscrit pas dans une vision d’ensemble de l’alimentation« .
« En santé publique, on ne se base pas sur quelques études, mais sur un ensemble de données qu’on va classer selon un niveau de preuve. Les recommandations nationales reposent ainsi sur une évaluation rigoureuse du niveau de preuve, comme des essais randomisés ou des grandes études en épidémiologie, avec une hiérarchisation des messages, ce qui garantit leur solidité, contrairement à d’autres approches qui reposent sur des données plus limitées et où on arrive à un certain réductionnisme des conclusions« , pointe la chercheuse.
Ainsi le principe de l’alimentation « ne repose pas en particulier sur ce type de conseil, mais plutôt sur une prise en compte de la qualité globale de l’alimentation de la femme enceinte« .
En 2019, l’Agence nationale de sécurité alimentaire (Anses) a publié un avis relatif aux repères alimentaires des femmes enceintes (lien archivé ici). L’agence a mis « en évidence des groupes d’aliments présentant des bénéfices spécifiques pour la santé de la mère et de l’enfant pendant la grossesse ou l’allaitement maternel : produits laitiers, fruits et légumes et poissons. Consommer ces aliments permet également de couvrir les besoins en certains nutriments indispensables pour ces populations tels que le fer, l’iode, la vitamine B9 c’est-à-dire l’acide folique, et, uniquement pour les femmes allaitantes, les vitamines A et C« .
Pour le DHA (l’acide docosahexaénoïque, un type spécifique d’oméga-3), l’Anses recommande ainsi de manger deux poissons par semaine, dont un poisson gras (lien archivé ici). « Son rôle est important pour le développement cérébral de l’enfant, l’apprentissage et la mémoire future de l’enfant, tandis que l’impact sur la santé cardio-métabolique reste encore à étudier« , développe Mme Lecorguillé.
Concernant la choline, l’Anses recommande aux femmes enceintes un apport adéquat de 480 mg/jour. « C’est un nutriment important pour la grossesse, mais conseiller de manger 4 à 5 œufs par jour est un message qui n’a pas été évalué, c’est-à-dire que on ne connaît pas l’effet de cette recommandation« , pointe la chercheuse.
L’Anses recommande de son côté d’éviter « de consommer des œufs crus et des produits à base d’œufs crus ou insuffisamment cuits (tels que les mousses au chocolat et mayonnaise faites maison« .
« Sur les oeufs, il faut faire très attention à ce qu’il n’y ait pas de risques de listeria ou de bactéries« , ajoute Anne-Laure Laratte. « C’est vrai que les besoins en choline augmentent pendant la grossesse, mais on en trouve dans les poissons gras, les légumineuses, les légumes à feuilles vertes… Réduire les besoins en choline aux oeufs, ça n’a pas de sens« , ajoute la diététicienne-nutritionniste précisant aussi qu’on « estime à peu près à 20 le nombre d’œufs par semaine qu’on peut consommer sans risque, sans oublier ceux présents dans les préparations, les gâteaux, etc« .
Le Pr Olivier Morel et le Pr Delphine Mitanchez expliquent aussi qu’il n’y a « pas de preuve » pour soutenir les recommandations précises de « Glucose Goddess », « sauf de ne pas abuser des produits sucrés ».
« L’excès de protéines peut même être dangereux pour la mère, sans certitude qu’elles passent le placenta vers le foetus« , ajoutent-ils, précisant qu’une « alimentation équilibrée apporte ces éléments en quantité suffisante« .
Selon Jessie Inchauspé, son approche « est cohérente avec de nombreuses recommandations internationales (EFSA, OMS), même si certaines recommandations françaises restent moins explicites ou opérationnelles, notamment sur la choline ou les apports optimaux en DHA« .
FRANCK FIFEAFP
(FRANCK FIFE / AFP)
« Discours culpabilisateurs »
Sur son sujet de prédilection – le glucose-, Jessie Inchauspé expliquait dans l’émission C à vous que les « pics de glucose » sont souvent « plus marqués et plus longs pendant la grossesse » et que cela peut avoir aussi des conséquences sur la santé : « Ça crée de l’inflammation. Ça accélère le vieillissement, ça cause des problèmes hormonaux au cerveau, etc« .
Interrogée sur les critiques émises par des spécialistes, et notamment du Pr Emmanuel Cosson, endocrinologue, qui dénonce l’utilisation de capteurs de glucose pour des personnes en bonne santé, l’influenceuse répond : « Dire le glucose, ça n’a une importance que lorsqu’on a un diabète, c’est un peu comme dire se brosser les dents, c’est seulement important quand on a des caries. En fait, manager son glucose et la glycémie, bien avant une maladie, c’est très important pour la prévention« .
Mais pour Marion Lecorguillé aussi, il n’est pas utile de « manager son glucose chez les femmes en bonne santé« .
« Il faut bien distinguer deux situations« , explique-t-elle. « Des hyperglycémies répétées et anormalement élevées sont à surveiller chez les femmes avec un diabète pendant la grossesse, puisque on sait qu’il y a un risque potentiel pour l’enfant. Par contre, chez les femmes en bonne santé, il est tout à fait normal d’avoir des variations de glucose, notamment après un repas, et le corps est fait pour les réguler.«
Et si à partir du milieu de la grossesse, on observe « une augmentation de ce qu’on appelle la résistance à l’insuline, ce qui fait qu’on peut avoir un pic d’hyperglycémie », ce pic « n’entraîne pas de conséquences cliniques » s’ils ne sont pas persistants ou dans un cadre de pathologie, développe-t-elle.
Le glucose est par ailleurs « un substrat au développement de l’enfant« , pointe-t-elle, même s’il convient effectivement de limiter les apports en sucres chez les femmes enceintes, comme le soulignent les recommandations de santé publique.
« Monitorer son glucose n’est pas un impératif mais ça peut être une démarche instructive, à condition d’être bien informé en amont, notamment par un professionnel de santé, afin d’éviter toute surinterprétation des variations normales de la glycémie. Je ne recommande évidemment pas une généralisation de cette pratique aux personnes non-diabétiques« , précise sur ce sujet Jessie Inchauspé.
Pour la chercheuse Marion Lecorguillé, « il est important d’éviter les discours culpabilisateurs, qui créent de l’anxiété et sont en réalité contre-productifs » pour les femmes enceintes, expliquant faire plutôt attention à communiquer des messages encourageants avec des petits changements alimentaires à mettre en place, sans être dans « les injonctions nutritionnelles« .




