lundi, avril 13

« Nous avons libéré la Hongrie », s’est exclamé Péter Magyar dimanche 12 avril après la très large victoire électorale de son parti Tisza sur le Fidesz du Premier ministre sortant Viktor Orban. La presse internationale soulignait aussi la « fin d’une ère » à l’issue de ces législatives très suivies de Moscou à Washington, en passant par Bruxelles.

Le très droitier, populiste et autoritaire Viktor Orban perd effectivement le pouvoir après avoir régné sans partage sur la Hongrie pendant 16 ans. Mais son rival victorieux Péter Magyar va peut-être un peu vite en besogne en proclamant que la Hongrie est ainsi « libérée » du jour au lendemain du système Orban.

Une Hongrie « orbanisée »

Ce n’est pas un chapitre qui peut se refermer aussi facilement. « Dans son discours après la victoire, Péter Magyar a fait des promesses ambitieuses de restaurer l’État de droit et de réparer les relations [de la Hongrie] avec l’Union européenne et l’Otan. Elles seront très difficiles à tenir », prophétise Zsuzsanna Szelényi, ancienne députée hongroise et opposante à Viktor Orban, dans une tribune publiée par le Guardian.

En effet, un obstacle de taille se dresse face à Péter Magyar : une Hongrie « orbanisée ». En 16 ans, Viktor Orban a construit « un État-parti avec des caractéristiques d’État mafieux [clientélisme, corruption, culte du chef] » qui ne va pas se laisser démanteler ainsi, assure Umut Korkut, chercheur en politique internationale et spécialiste de la Hongrie à l’Université calédonienne de Glasgow.

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Le Premier ministre sortant et son parti ont mis tout l’appareil d’État à leur botte au fil des ans, « jusqu’aux maires des petits villages, qui ont également été intégrés à ce système politique pyramidal avec Viktor Orban au sommet », détaille Sherrill Stroschein, spécialiste des questions de démocratie et d’autoritarisme en Europe centrale à l’University College de Londres. Le Fidesz a également « mis les médias sous sa coupe, puis s’en est pris à la liberté académique dans les universités, avant de faire la chasse à tout espace où pouvait s’exprimer une critique du pouvoir en place », poursuit cette chercheuse qui a étudié le virage autoritaire de la Hongrie sous Viktor Orban.

La « désorbanisation » de l’État représente donc une priorité incontestée pour le nouvel homme fort du pays, estiment les experts interrogés. Péter Magyar semble d’ailleurs en être conscient : dès dimanche soir, il a demandé au président hongrois Tamas Sulyok – un allié de Viktor Orban – de démissionner. Puis il a réitéré son appel, l’élargissant à ceux qu’il qualifie de « pantins » du pouvoir sortant.

Il existe à cet égard un scénario optimiste pour le vainqueur de l’élection : privé de son parrain, « l’État mafieux peut commencer à s’effondrer de lui-même », note Umut Korkut. Le Fidesz n’a pas de successeur désigné à Viktor Orban et, si celui-ci part, « le parti va avoir du mal à conserver son influence car il était la seule chose qui le maintenait uni”, ajoute Eszter Simon, spécialiste de la Hongrie et des relations internationales à l’université de Nottingham Trent (Royaume-Uni).

La supermajorité à la rescousse

Des signes concrets de fissures dans l’architecture de l’État-parti du Fidesz commencent d’ailleurs à apparaître. « Plusieurs individus, essentiellement issus des services de renseignement, de la police et de l’armée, ont donné des interviews dénonçant le système Orban », note Krisztina Lajosi-Moore, spécialiste du nationalisme en Hongrie et Europe centrale à l’université d’Amsterdam.

Mais pour elle, il ne faut pas non plus enterrer Viktor Orban trop vite. Dans son discours de concession, « au lieu de démissionner, il a reconnu la défaite tout en précisant qu’il allait continuer à se battre », souligne cette experte.

Autrement dit, Péter Magyar risque de devoir jouer au DRH sans pitié. Heureusement pour lui, « son parti à obtenu la supermajorité, c’est-à-dire une majorité des deux tiers à l’Assemblée, à l’issue du scrutin, ce qui va lui rendre la tâche beaucoup plus facile », assure Krisztina Lajosi-Moore.

« Elle va lui permettre de changer rapidement toutes les lois qu’il veut modifier et de révoquer bon nombre de partisans de Viktor Orban. Sans cette majorité des deux tiers, la tâche aurait été bien plus compliquée, voire impossible », précise Eszter Simon.

Pour Umut Korkut, cette large victoire électorale était essentielle “pour pouvoir changer la Constitution, ce qui est une étape indispensable pour lancer la ‘désorbanisation’ du pays”.

Ce processus doit aussi se mettre en branle très rapidement. Si Péter Magyar tarde à agir, “la discipline du parti Tisza – qui s’est formé d’abord pour chasser Orban du pouvoir – risque de se fissurer au fur et à mesure que les débats vont aborder des sujets clivants comme l’Europe, l’Ukraine ou encore les réformes économiques”, poursuit Umut Korkut. Et sans le soutien indéfectible de sa coalition, le nouvel homme fort hongrois aura beaucoup plus de mal à démanteler l’État-Fidesz.

Péter Magyar contre les oligarques

Surtout qu’il ne s’arrête pas aux fidèles du Premier ministre sortant placés à des postes stratégiques. « Le système Orban a infiltré les médias, la culture ou encore le tissu économique », dénonce Zsuzsanna Szelényi.

Ainsi, la bataille entre Péter Magyar et les oligarques ayant profité du règne de Viktor Orban s’annonce cruciale pour évaluer la capacité de résistance de l’ancien régime. “Péter Magyar a explicitement exprimé sa volonté de s’en prendre à ceux qui ont, à ses yeux, volé l’État”, souligne Sherrill Stroschein.

En mars, le Financial Times a publié une enquête sur 13 hommes d’affaires hongrois dont la fortune a pour certains été multipliée par 15 grâce à leur proximité avec Viktor Orban. Ces derniers risquent de ne pas vouloir que la page Orban se tourne aussi facilement.

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Péter Magyar « a l’air sérieux dans sa volonté de s’en prendre à la corruption, et il a notamment annoncé son intention de collaborer avec le Parquet européen dont c’est l’une des tâches centrales », souligne Krisztina Lajosi-Moore.

Mais, d’un autre côté, « va-t-il vraiment “lancer des poursuites pour corruption contre eux ? Car cela pourrait devenir rapidement très tendu”, s’interroge Eszter Simon.

Or la « désorbanisation » représente « une condition centrale pour débloquer les fonds européens qui sont nécessaires pour financer les réformes à venir », assure Umut Korkut.

Quatre ans – la durée du mandat de Premier ministre – pourraient ne pas être suffisants pour « libérer » la Hongrie du système Orban, estiment les experts interrogés par France 24. Mais entre la large majorité obtenue, le profil rassembleur de Péter Magyar et la bataille interne qui s’annonce au Fidesz pour régler les comptes de la défaite de Viktor Orban, les conditions peuvent difficilement être meilleures pour y parvenir.

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