mercredi, janvier 14

C’est l’histoire d’un Serbe de 34 ans, hospitalisé pour un nouvel épisode dépressif dans le cadre d’un trouble schizo-affectif. Lors de sa quatrième nuit d’insomnie persistante, il reçoit une injection intramusculaire de 50 mg de chlorpromazine, un antipsychotique neuroleptique. Quelques heures plus tard, son état se détériore brutalement : agitation, rigidité musculaire, hyperthermie, autant de signes d’un syndrome malin des neuroleptiques, une complication rare mais redoutable.

Pendant l’examen clinique, alors qu’il était jusque-là mutique, il se redresse soudainement et se met à parler. Mais pas en serbe : il s’exprime avec aisance en anglais, posant des questions précises : « Where am I ? What hospital is this ? Why am I here ? What’s wrong with me ? » (« Où suis-je ? Quel est cet hôpital ? Pourquoi suis-je ici ? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? »).

L’épisode dure à peine cinq minutes. Puis, tout aussi soudainement, le silence retombe : le patient interrompt tout contact verbal et redevient mutique, comme si de rien n’était. Ce n’est qu’après coup que l’équipe soignante apprend que son anglais se limite à quelques bases acquises à l’école primaire et en regardant des dessins animés.

L’homme vit dans une région rurale, n’a jamais voyagé à l’étranger et n’a jamais parlé anglais en dehors du cadre scolaire.

Ce cas clinique, rapporté en janvier 2025 par des médecins de la faculté de médecine et de l’Institut de santé mentale de Belgrade dans les Annals of General Psychiatry, illustre le phénomène appelé syndrome de la langue étrangère. Aussi appelé « syndrome de la seconde langue » ou « fixation transitoire sur une langue étrangère », ce phénomène rare se caractérise par une fixation transitoire sur une langue seconde, généralement après l’administration d’une anesthésie.

C’est la première fois que le syndrome de la langue étrangère, phénomène observé après une anesthésie générale, est rapporté en association avec un syndrome malin des neuroleptiques.

Un autre cas a récemment été décrit, en décembre 2024, dans le Journal of Oral and Maxillofacial Surgery. Il concerne une jeune femme de 21 ans, membre de l’US Air Force. Elle consulte à la base aérienne de Travis, en Californie, pour une douleur, un gonflement et un trismus (contraction constante et involontaire des muscles de la mâchoire), autant de signes qui amènent les chirurgiens maxillo-faciaux à opter pour une intervention sous anesthésie générale afin d’extraire une dent de sagesse.

Avant l’opération, rien ne laisse présager l’étrangeté qui va suivre. La jeune femme, née et élevée dans un foyer anglophone, s’exprime avec aisance en anglais, sans le moindre accent étranger. L’intervention se déroule sans incident. L’anesthésie est induite par du midazolam, du fentanyl, de la lidocaïne, du propofol et du rocuronium, puis maintenue au sévoflurane. L’intubation et l’extubation ne posent aucune difficulté.

Photo d’illustration. Patiente parlant sur son lit d’hôpital après une anesthésie générale.

Mais à son arrivée en salle de réveil, quelque chose surprend les soignants. L’interne remarque que la patiente semble marmonner dans une langue inconnue. Sur le moment, il met cela sur le compte de la sédation et des compresses placées dans sa bouche. Pourtant, quarante-cinq minutes plus tard, l’anesthésiste s’inquiète : la jeune femme, parfaitement éveillée et consciente, reste incapable de s’exprimer en anglais.

Elle comprend tout ce qu’on lui dit, mais ne répond qu’en allemand. Un allemand fluide, structuré, naturel, spontané. Elle peut lire de l’anglais, mais ne parvient plus à l’écrire. Elle n’écrit plus qu’en allemand. Pour échanger avec elle, l’équipe soignante utilise une application de traduction sur son téléphone portable. Son examen neurologique est normal : la patiente est parfaitement orientée dans le temps, l’espace, et quant à sa propre identité.

On appelle sa mère, germanophone, qui confirme que sa fille parle un allemand impeccable. La patiente explique qu’enfant, elle avait acquis des notions de cette langue auprès de sa grand-mère qui vivait en Hongrie et l’avait perfectionnée en passant un an en Autriche après ses années de lycée. Elle précise qu’il lui arrive parfois de penser en allemand. Cependant, elle n’a jamais cessé de s’exprimer en anglais, sa langue maternelle.

Une IRM cérébrale est réalisée en urgence, qui ne révèle aucune anomalie. Aucun AVC, aucune lésion cérébrale, n’explique ce phénomène de survenue soudaine. Six heures après l’intervention, la patiente parvient à réécrire quelques phrases en anglais. Environ vingt heures après son réveil, tout rentre dans l’ordre. En moins de deux heures, la jeune femme se remet à parler et à écrire un anglais parfait, comme si rien ne s’était passé. Elle ne conserve aucun souvenir précis du moment du basculement. Dix jours plus tard, son rendez-vous de contrôle ne montre rien de particulier.

Le diagnostic s’impose : cette jeune femme a présenté le syndrome de la langue étrangère. Ce phénomène, toujours mal compris, est probablement lié aux effets combinés de certains agents anesthésiques, notamment le midazolam, le fentanyl et le propofol.

Chez cette jeune soldate, l’épisode aura duré environ vingt-quatre heures. Une parenthèse linguistique aussi déroutante que fascinante : le temps d’une journée, l’anglais s’est complètement effacé, laissant place à une langue apprise des années plus tôt.

Premier cas décrit en 1999

Le premier cas de syndrome de la langue étrangère a été rapporté en 1999 dans la revue Anaesthesia par Ward et Marshall, deux anesthésistes britanniques d’Oxford. Ils décrivent une « fixation transitoire sur une langue non maternelle » survenue au décours d’une anesthésie générale. Leur patient, âgé de 54 ans, était de langue maternelle anglaise. À son réveil, il s’est mis à parler exclusivement en espagnol, tout en comprenant parfaitement l’anglais. Très peu de temps après, il retrouvait spontanément l’usage de sa langue maternelle, sans la moindre séquelle.

Interrogé par la suite, ce patient a expliqué qu’il avait appris l’espagnol à l’école environ quarante ans plus tôt, mais qu’il ne se souvenait pas d’en être encore capable. Fait remarquable : sa femme s’est souvenue que son mari avait déjà parlé espagnol, et seulement espagnol, lors d’un précédent réveil après une anesthésie générale. Ce double épisode constitue la première observation connue de ce que les auteurs anglo-saxons appelleront le Foreign Language Syndrome.

On ne compte dans la littérature médicale que quatorze cas publiés de syndrome de la langue étrangère. À ce jour, aucun de ces cas ne concernait une femme, ni n’était survenu à la suite d’une intervention de chirurgie maxillo-faciale.

Selon les cas, la durée des épisodes de bascule vers une langue étrangère varie de dix minutes à vingt-huit heures, puis tout revient spontanément dans l’ordre, sans séquelle neurologique.

Le syndrome de la langue étrangère ne doit pas être confondu avec le syndrome de l’accent étranger, dans lequel la personne parle sa propre langue mais avec une prononciation étrange ou proche d’une autre langue. Dans le syndrome de la langue étrangère, c’est la langue elle-même qui est remplacée par une autre, souvent acquise tardivement.

Par ailleurs, il ne semble pas que le syndrome de la langue étrangère soit une variété du délire d’émergence, qui est un trouble neurologique transitoire survenant lors du réveil après une anesthésie générale. Particulièrement fréquent chez l’enfant, le délire d’émergence se caractérise par un état confusionnel aigu – agitation intense et désorientation marquée – se manifestant pendant la phase de réveil anesthésique. Alors que le syndrome de la langue étrangère peut persister jusqu’à 28 heures, les symptômes du délire d’émergence apparaissent généralement dans les 30 minutes qui suivent l’arrêt de l’anesthésie et durent ordinairement entre 15 et 30 minutes. Toutefois, cette distinction peut prêter à confusion : des cas de délire d’émergence ont été rapportés avec des symptômes prolongés jusqu’à deux jours.

La langue secondaire mobilise d’autres régions cérébrales que la langue maternelle

Cet intrigant syndrome met en lumière la complexité des réseaux cérébraux impliqués dans le langage. Les zones cérébrales impliquées dans le traitement de la langue maternelle et du langage étranger demeurent imparfaitement connues. Les données de neuroimagerie suggèrent que la langue maternelle mobilise principalement des régions sous-corticales, notamment les noyaux gris centraux et le cervelet, alors que les langues étrangères acquises plus tard sont codées dans des territoires plus vastes du cortex cérébral.

L’imagerie fonctionnelle révèle ainsi que chez les bilingues précoces, c’est-à-dire ceux qui ont appris une seconde langue avant l’âge de cinq ans, les deux langues activent des zones cérébrales qui se chevauchent largement. À l’inverse, chez les bilingues tardifs, les circuits neuronaux du langage maternel et ceux du langage étranger sont bien distincts.

Bascule soudaine sur une autre langue apprise, parfois oubliée

Lors d’une altération de la conscience (sédation, réveil après anesthésie), il peut arriver que la zone cérébrale liée à la langue maternelle soit temporairement inhibée par l’effet des anesthésiques ou un déséquilibre neurochimique. Dans ce cas, c’est la langue secondaire qui prend le relais : le cerveau active alors ces réseaux de la seconde langue, qui sont plus diffus et situés dans des régions cérébrales (cortex frontal, insula, noyaux gris centraux, gyrus temporal supérieur) en dehors de l’aire de Broca, qui est impliquée au premier plan dans la production du langage maternel. Cette activation permet alors l’expression dans une langue acquise tardivement, très peu pratiquée ou partiellement oubliée.

En somme, le syndrome de la langue étrangère résulte moins de l’activation soudaine de la langue secondaire que d’une impossibilité momentanée d’accéder à la langue maternelle, forçant le cerveau à utiliser une voie alternative disponible.

La bascule linguistique se produit à un moment où l’état de conscience est altéré, comme lors de la sédation ou du réveil postopératoire, ce qui pourrait expliquer que la plupart des patients conservent peu ou pas de souvenirs de ces épisodes.

Mais que se passe-t-il si le patient n’a jamais appris d’autre langue ? Des cas de mutisme temporaire ont été rapportés chez des femmes en parfaite santé, après une césarienne sous rachianesthésie associant anesthésiques locaux et opioïdes (fentanyl ou sufentanil). Peu après l’injection, ces patientes perdaient la capacité de parler pendant 20 à 90 minutes, tout en restant parfaitement conscientes et capables d’exécuter des ordres simples. On ignore si le mécanisme à l’œuvre est le même que dans le syndrome de la langue étrangère ; mais si aucune langue seconde n’a été acquise, il est plausible que l’aphasie résulte de l’inhibition par les opioïdes du centre cérébral du langage maternel. Faute de réseau alternatif pour produire une autre langue, l’expression verbale devient impossible : les patientes deviennent alors momentanément mutiques, témoignant d’une inhibition du centre principal de la parole, sans solution de repli linguistique.

Autre aspect singulier : certains patients, une fois réveillés, se sont dits surpris ou même incrédules lorsqu’on leur a appris qu’ils avaient parlé ou écrit dans une langue qu’ils n’utilisaient plus depuis des années. Plus étonnant encore, certains ont nié être capables de s’exprimer dans cette langue, affirmant ne pas l’avoir pratiquée depuis très longtemps.

On recense dans la littérature tous types de cas de bascule linguistique : de l’anglais vers l’espagnol, l’hindi, le norvégien, le japonais, ou le mandarin, ou du tchèque, du turc, du néerlandais, du français ou du serbe vers l’anglais, et de l’anglais vers l’allemand.

Le cas d’un jeune Néerlandais de 17 ans mérite aussi d’être raconté. Cet adolescent est hospitalisé pour une chirurgie du genou après une blessure de football. C’est sa première anesthésie générale, administrée à l’aide de fentanyl, de midazolam et de propofol. Le matin même de l’intervention, il parle néerlandais, sa langue maternelle, avec un accent du Limbourg, sa région d’origine. Il ne connaît l’anglais qu’à travers les cours scolaires, ne l’a jamais parlé en famille ni avec des proches, et n’a jamais voyagé dans un pays anglophone.

À son réveil, pourtant, quelque chose déroute l’équipe soignante. Le garçon est confus, désorienté, et surtout, il ne parle plus néerlandais : il s’exprime exclusivement en anglais. L’infirmière pense d’abord à une plaisanterie, mais il insiste. Il répète qu’il se trouve aux États-Unis, dans l’Utah, un État où il n’a pourtant jamais mis les pieds. Il ne reconnaît ni ses parents, ni les médecins, et il est impossible de lui faire prononcer un seul mot de néerlandais. Les psychiatres et psychologues du centre médical universitaire de Maastricht sont appelés en consultation.

Lors d’un entretien psychiatrique, qui a lieu environ 18 heures après l’intervention, l’adolescent continue de répondre en anglais, avec un accent néerlandais marqué, mais une expression claire et une intonation naturelle. Ses phrases, bien que correctes, sont parfois brèves, laborieuses ou hésitantes. Il comprend désormais le néerlandais, mais demeure incapable de le parler. Aucun trouble moteur de la parole n’est détecté : les mots viennent, mais dans une autre langue, comme si une bascule linguistique totale s’était opérée.

Vingt-quatre heures après l’opération, ses amis lui rendent visite. Soudain, sans raison apparente, il se remet à parler néerlandais, spontanément. Le lendemain, lors d’un nouvel entretien, il raconte qu’il se souvenait parfaitement de l’épisode : il savait qu’il ne parlait qu’en anglais, qu’il ne comprenait pas le néerlandais, qu’il ne reconnaissait plus ses parents et croyait être aux États-Unis. Cette situation contraste avec d’autres cas où les patients n’ont, au contraire, aucun souvenir d’avoir utilisé leur langue secondaire.

Ce cas, rapporté en 2017 par des psychiatres du centre médical universitaire de Maastricht dans le Journal of Medical Case Reports, illustre que le syndrome de la langue étrangère peut également survenir chez l’adolescent. Jusque-là, tous les autres cas publiés concernaient uniquement des adultes, le plus souvent de langue maternelle anglaise.

Bien que les agents anesthésiques soient d’usage courant et sûr, leurs effets précis sur la conscience et les fonctions cérébrales supérieures restent largement méconnus. Les observations fascinantes du syndrome de la langue étrangère mettent en lumière toute la complexité – et le mystère – des liens entre langage et états de conscience, soulignant la nécessité de poursuivre l’exploration de ces phénomènes encore mal compris.

Pour en savoir plus :

Andric Petrovic S, Maric NP. Bilingual side effect : a case of foreign language syndrome following chlorpromazine-induced neuroleptic malignant syndrome. Ann Gen Psychiatry. 2025 Jan 2 ; 24 (1) : 1. doi : 10.1186/s12991-024-00538-6

Mathis AT, Pietrowski JF, Ahn DY. Foreign Language Syndrome Following Extraction of Wisdom Teeth Under General Anesthesia : A Case Report. J Oral Maxillofac Surg. 2024 Dec ; 82 (12) : 1515-1518. doi : 10.1016/j.joms.2024.08.009

Salamah HKZ, Mortier E, Wassenberg R, Strik JJMH. Lost in another language : a case report. J Med Case Rep. 2022 Jan 22 ; 16 (1) : 25. doi : 10.1186/s13256-021-03236-z

Webster CS, Grieve ROS. Transient involuntary fixation on a second language following exposure to general anaesthetics. Br J Anaesth. 2021 May ; 126 (5) : e164-e167. doi : 10.1016/j.bja.2021.01.024

Ivashkov Y, Hui C, Bhananker SM. Transient post-anaesthetic foreign language fixation : two case reports. Anaesth Cases. 2016 ; 4:53 – 7.

Pollard EM, Weingarten TN, Sprung J. Postoperative foreign language syndrome. J Clin Anesth. 2017 May ; 38 : 7-8. doi : 10.1016/j.jclinane.2017.01.008

Wei M, Joshi AA, Zhang M, et al. How age of acquisition influences brain architecture in bilinguals. J Neurolinguistics. 2015 Nov ; 36 : 35-55. doi : 10.1016/j.jneuroling.2015.05.001

Berken JA, Gracco VL, Chen JK, et al. Neural activation in speech production and reading aloud in native and non-native languages. Neuroimage. 2015 May 15 ; 112 : 208-217. doi : 10.1016/j.neuroimage.2015.03.016

Frizelle HP, Friselle HP. Transient fixation on a non-native language associated with anaesthesia. Anaesthesia. 2005 Jul ; 60 (7) : 713 ; author reply 713-4.

Webster CS, Grieve RO. Transient fixation on a non-native language associated with anaesthesia. Anaesthesia. 2005 Mar ; 60 (3) : 283-6. doi : 10.1111/j.1365-2044.2004.04082.x

Akpek EA, Sulemanji DS, Arslan G. Effects of anesthesia on linguistic skills : can anesthesia cause language switches ? Anesth Analg. 2002 Oct ; 95 (4) : 1127. doi : 10.1097/00000539-200210000-00080

Cosgrove JF. ’Speaking in tongues’. Fixation on a non-native language at induction of anaesthesia. Anaesthesia. 2000 Jul ; 55 (7) : 728. doi : 10.1046/j.1365-2044.2000.01557-57x./

Ward ME, Marshall JC. ’Speaking in tongues’. Paradoxical fixation on a non-native language following anaesthesia. Anaesthesia. 1999 Dec ; 54 (12) : 1201-3. doi : 10.1046/j.1365-2044.1999.01160.x
Kim KH, Relkin NR, Lee KM, Hirsch J. Distinct cortical areas associated with native and second languages. Nature. 1997 Jul 10 ; 388 (6638) : 171-4. doi : 10.1038/40623

Perani D, Dehaene S, Grassi F, et al. Brain processing of native and foreign languages. Neuroreport. 1996 Nov 4 ; 7 (15-17) : 2439-44. doi : 10.1097/00001756-199611040-00007

Share.
Exit mobile version