jeudi, août 27

Pour nous contacter, Usman*, un habitant de Rawalakot, une ville située dans la partie du Cachemire administrée par le Pakistan, doit grimper dans les montagnes voisines, où il peut capter quelques barres de réseau mobile provenant de l’extérieur de la province.

L’Azad Cachemire, territoire autonome sous administration pakistanaise depuis la partition du Cachemire entre l’Inde et le Pakistan en 1947, est traversé par une importante contestation depuis juin. À l’origine de la mobilisation : le Joint Awami Action Committee (JAAC), un mouvement d’opposition local créé en 2023, qui réclame notamment une réforme électorale, une meilleure représentation politique et davantage de ressources pour le développement du territoire.

Après plusieurs mobilisations ayant conduit à des concessions du gouvernement, le dialogue s’est rompu à l’approche des élections législatives, qui se sont tenues entre le 27 juillet et le 10 août : les autorités de l’Azad Cachemire ont qualifié le JAAC de mouvement terroriste le 5 juin, et les affrontements se sont ensuite intensifiés, notamment les 7 et 8 juin à Rawalakot, après la mort de l’activiste Shahzeb Habib, que des groupes de défense des droits humains affirment avoir été tué par les forces de l’ordre.

Le gouvernement pakistanais a imposé une coupure d’Internet le 5 juin et des restrictions sur l’approvisionnement en biens de première nécessité. Depuis, les manifestations se poursuivent, certaines ayant été violemment réprimées, notamment à Rawalakot le 27 juillet.

Le gouvernement pakistanais dément que les forces de sécurité aient eu recours à la force pour réprimer des activités politiques pacifiques dans le territoire et affirme que l’accès à Internet est en train d’être « progressivement rétabli » (voir la déclaration ci-dessous).

« Ils ont tenté de tuer les manifestants en ouvrant directement le feu »

Usman* était présent lors de la manifestation du 27 juillet à Rawalakot.

Nous avons entamé une marche le 27 juillet vers Muzaffarabad, la capitale de l’Azad Cachemire. Les forces de l’ordre étaient postées à différents endroits. Elles avaient mis en place des barrages et utilisaient des tireurs d’élite, des mitrailleuses légères et des grenades lacrymogènes. Il ne s’agissait pas seulement de la police, mais aussi des forces paramilitaires pakistanaises.

Lorsqu’ils ont constaté que la foule était beaucoup plus nombreuse que prévu, ils ont tenté de tuer les manifestants en ouvrant directement le feu.

J’ai 30 ans, et c’est la première fois que je vois une telle répression au Cachemire administré par le Pakistan. Avant cela, nous n’avions jamais été témoins de telles effusions de sang, d’attaques aussi brutales de la part des forces de sécurité.

« Au bout de deux jours, on comptait plus de 30 morts dans un espace très restreint »

L’Observatoire des droits humains Jammu Kashmir (JKHRO) est une association basée au Royaume-Uni et cherchant à vérifier les informations remontant du terrain. L’un de ses membres, qui a souhaité rester anonyme pour protéger sa famille au Cachemire, revient sur la situation à Rawalakot, à la suite des événements du 27 juillet.

« Au bout de deux jours, on comptait plus de 30 morts dans un espace très restreint. Comme toute la ville était bouclée par les forces de sécurité, il était impossible, même pour les ambulances, de se rendre jusqu’à l’hôpital. Les blessés ont dû parcourir plus de 60 kilomètres pour se faire soigner dans l’hôpital d’une autre ville. »

Des manifestations ont également éclaté dans d’autres villes de l’Azad Cachemire pour protester contre les violences commises par les forces de l’ordre à Rawalakot. Elles ont aussi été violemment réprimées, avec au moins trois morts à Mirpur le 28 juillet et quatre morts à Muzaffarabad entre le 31 juillet et le 2 août, selon le JKHRO.

Dans son dernier rapport publié le 5 août, le JKHRO a indiqué que 89 personnes avaient été tuées lors des manifestations depuis le 5 juin. Mais l’organisation estime que ce bilan pourrait encore s’alourdir. De leur côté, les autorités de l’Azad Cachemire n’ont toujours pas communiqué de bilan.

Le gouvernement pakistanais dément tout recours à la force

Dans une déclaration adressée à France 24, le ministère de l’Information à Islamabad a déclaré : « Le gouvernement rejette catégoriquement l’affirmation selon laquelle les forces de sécurité auraient eu recours à la force pour réprimer une activité politique pacifique au sein de l’Azad Jammu-et-Cachemire. » Le ministère a accusé le JAAC de promouvoir « l’anarchie et la violence » et affirmé que les autorités de l’Azad Jammu-et-Cachemire disposaient de preuves montrant que le JAAC avait utilisé des armes et pris des civils et des membres des forces de sécurité en otage (voir ici la déclaration complète).

Le 13 août, la police de l’Azad Jammu-et-Cachemire a déclaré que le JAAC avait « enlevé » huit agents de la police autoroutière. Le ministère n’a pas répondu immédiatement à une demande d’informations complémentaires.

Le JAAC nie avoir eu recours à la violence et ses sympathisants démentent avoir pris pour cible des policiers.

Les manifestations se poursuivent malgré les violences et la coupure d’Internet

Malgré le danger, les manifestations continuent. De nombreux sit-in continuent d’être organisés à Rawalakot, comme le montrent des vidéos partagées sur les réseaux sociaux.

Usman* participe régulièrement à ces rassemblements. Il explique :

« Des milliers de personnes se rassemblent dans les sit-in tous les jours. Un créneau spécifique, de 14 h à 18 h, est prévu pour permettre au grand public, notamment aux femmes, de se rendre sur les lieux de manifestation. »

« Il y a un blocage des médicaments »

Au-delà des tirs, la coupure d’Internet et les restrictions sur l’approvisionnement en biens de première nécessité provenant du reste du Pakistan ont également des conséquences humanitaires dramatiques, comme l’explique le membre du JKHRO avec lequel nous avons échangé.

« Un des impacts majeurs est l’absence de services bancaires depuis le 5 juin, en raison de la coupure d’Internet. Il y a également un blocage des médicaments et d’autres produits qui sont acheminés vers le Cachemire depuis le Pakistan. Si vous êtes malade et que vous allez à l’hôpital pour faire une prise de sang, vous risquez de ne pas pouvoir obtenir vos résultats, faute d’Internet ou de moyens de communication. Les femmes enceintes, les enfants, les personnes souffrant de problèmes cardiaques, de diabète ou de maladies chroniques ne peuvent ainsi pas être correctement diagnostiqués. Par ailleurs, toutes les écoles sont fermées. C’est donc une catastrophe aux conséquences multiples et d’une ampleur considérable. »

Dans sa déclaration à France 24, le ministère de l’Information a indiqué le 27 août qu’Internet était « progressivement rétabli » et que les coupures étaient « limitées aux zones touchées par les violences et imposées uniquement pour la durée jugée nécessaire à la sécurité publique ».

« Un nouveau durcissement des restrictions à la liberté de la presse »

À la difficulté des habitants à communiquer avec l’extérieur en raison de la coupure d’Internet s’ajoutent les « Directives de 2026 pour la facilitation du travail des médias étrangers » imposées le 4 août par le ministère fédéral de l’Information et de la Radiodiffusion du Pakistan (voir ici le texte complet).

Un défenseur pakistanais des libertés numériques décrit les conséquences de ces directives :

« Toute personne travaillant pour des médias étrangers, même s’il s’agit d’un citoyen pakistanais, doit obtenir un certificat de non-objection délivré par le gouvernement pour réaliser des reportages en dehors des trois grandes villes [du Pakistan] que sont Karachi, Lahore et Islamabad, ce qui témoigne d’un nouveau durcissement des restrictions à la liberté de la presse dans le pays, où c’est essentiellement le gouvernement qui décide qui a accès à l’information et à quelles conditions. »

Le 2 août, le site web d’Al Jazeera a été bloqué, le ministère de l’Information et de la Radiodiffusion l’accusant de « journalisme à sensation », à la suite de la couverture par la chaîne des événements au Cachemire.

Par ailleurs, deux journalistes locaux indépendants sont détenus après avoir couvert une manifestation dans la capitale organisée en soutien aux manifestants du Cachemire.

Les journalistes locaux et même les citoyens qui couvrent les manifestations sur les réseaux sociaux subissent d’importantes pressions. Certains d’entre eux ont été inscrits par le gouvernement de l’Azad Cachemire sur une liste de personnes soupçonnées de terrorisme. Cela implique le blocage de leurs comptes bancaires, de leurs cartes SIM et de leurs documents d’identité.

Les élections dans l’Azad Cachemire devaient s’achever par un dernier tour de scrutin le 10 août, mais les élections dans sept circonscriptions, dont celle de Rawalakot, ont été reportées pour des raisons de sécurité. Au 10 août, 38 des 45 sièges pour lesquels l’élection s’effectue au suffrage direct avaient été pourvus : la Pakistan Muslim League-Nawaz (PML-N), au pouvoir, avait remporté 25 sièges, contre 12 pour le Pakistan Peoples Party (PPP).

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