La foule se presse devant les portes de la Casa Ponte, en plein cœur du centre historique de Salvador de Bahia au Brésil. Et pour cause : c’est la première répétition de l’année ouverte au public pour l’Orquestra Afrosinfônica. Et ce public – touristes brésiliens comme locaux familiers – est au rendez-vous.
Dans la petite salle comble, à même la rue pavée, au plus proche des instrumentistes, l’atmosphère est à la convivialité : familles au touche-touche avec les instrumentistes, pieds nus, regards rivés sur le chef d’orchestre. Le mestre Ubiratan Marques, par ailleurs pianiste, compositeur, arrangeur et pédagogue, introduit avec douceur : « C’est une répétition officielle, exactement telle que nous procédons, avec ses reprises et ses adaptations. »
Lui de poursuivre : « L’orchestre concentre tout ce qui se fait à Bahia », berceau musical de grandes références brésiliennes, de Maria Bethânia à BaianaSystem en passant par le plus ancien bloco (rassemblement de musiciens et danseurs défilant pendant le carnaval) afro du pays, Ilê Aiyê. Autant d’influences et de partenaires de l’orchestre.
Un orchestre singulier
Retour en arrière. On est en 2009. Ubiratan Marques joue dans différents groupes et blocos de la ville. Avec ce constat : « Il y a un manque. Dans le pays, il existe peu d’orchestres symphoniques, et encore moins qui célèbrent la richesse culturelle afro-brésilienne. »
Élevé dans un environnement communautaire, le mestre fait de sa vocation un engagement social : former et célébrer les talents locaux. Or il y a ce bâtiment en ruines et inoccupé. La Casa da Ponte, depuis lors rénovée, qui sera le lieu pour ce projet, d’abord pédagogique : une sorte de conservatoire accessible à tous et validant la pratique d’un instrument. Ubiratan Marques poursuit en parallèle ses propres recherches. Un séjour entre l’Angola et la Namibie un an plus tard lui fait prendre en retour, la mesure du potentiel inexploité des cultures afro-brésiliennes.
L’orchestre est né. Son essence ? « Traduire un peu ce Brésil afro-indigène. » Pour ce faire, la formation symphonique traditionnelle est agrémentée de deux composantes : les percussions et la voix. « Des éléments centraux de la culture du terreiro [NDLR : lieu de pratique de religions afro-brésiliennes]. » Quand les percussions se mêlent aux instruments à vent, la chorale permet de « faire entendre des langues issues d’un héritage africain mis sous silence. »
S’ajouteront à mesure la base acoustique et d’autres instruments à vent. En partant d’un répertoire de musiques traditionnelles, le maître, curieux et ouvert aux porosités rythmiques, adapte, révise, réinterprète. Le tout dans un esprit collaboratif : « Je demande aux instrumentistes, eux-mêmes professeurs, de proposer leurs arrangements. »
Pour un chef pluriel
La force de l’orchestre provient entre autres de l’énergie de son fondateur. Pédagogue, Ubiratan s’est formé dans les années 1970. « Je ne savais pas que la musique était une profession. » Pour autant, dans la famille, la musique est partout. Du côté maternel, elle est liée aux traditions du sertão et des fêtes de la Saint-Jean ; du côté paternel, au candomblé, religion afro-brésilienne ponctuée par des percussions, des chants et des danses. En résumé : « Je suis né au milieu des tambours. »
Le musicien obtient une place dans la section « arts » d’une école publique de la ville puis poursuit son parcours à l’Université : « Les enseignements y sont tous européanocentrés. Impossible alors d’étudier la culture locale. » L’apprenti trouve heureusement des mentors inspirants – la professeure Emília Biancardi notamment. Improvisateur hors pair, il se forme au piano, qu’il joue au sein de l’ensemble, et enseigne à son tour, tout en signant les arrangements des plus grands.
Expressif et généreux, Ubiratan laisse son empreinte partout où il passe. Sa manière de diriger est, elle aussi, unique : de blanc vêtu, le corps tendu dans la danse, le geste précis, comme un oiseau, le maître scrute ses partenaires de jeu et distribue la parole, le geste, le mouvement à la trentaine d’instrumentistes de l’orchestre. Une pluralité qui se retrouve dans les collaborations avec de nombreux artistes brésiliens, de sensibilités variées, toutes générations confondues (Geronimo Santana, Marisa Monte, Luedji Luana…).
Des projets multiples
Depuis sa création en 2010, l’Orquestra Afrosinfônica étoffe sa discographie. Avec déjà deux albums à son compteur. Le premier, Branco, en hommage à la divinité afro-brésilienne Oxalá, est enregistré en 2015 avec une forte identité bahianaise.
Suit en 2020, en pleine pandémie, Orín, dont la pochette est réalisée par le célèbre artiste contemporain Vik Muniz – ami d’Ubiratan et voisin de la Casa da Ponte. L’album rencontre aussitôt le succès et figure dans la short-list des prestigieux Latin Grammy Awards. Il offre une visibilité supplémentaire à l’ensemble et permet de débloquer de nouveaux projets.
Aujourd’hui, « l’heure est arrivée ». Pour le troisième album en préparation, la direction artistique est partagée entre Ubiratan et Russo Passapusso, figure du très populaire groupe afro-rock-reggae BaianaSystem.
Son point de départ ? Reprendre les classiques de huit blocos afros de Salvador, les agrémenter de nouveaux arrangements et ainsi « célébrer la beauté et la variété du répertoire ». Le mestre de préciser : « Je vois cet album plus pop que les précédents, non pas au sens musical, mais plutôt dans sa langue, proche de la population. » Et pour le calendrier ? « Nous aimerions l’enregistrer en mars, après le carnaval, et le lancer en novembre. »
Un conditionnel qui s’accorde au calendrier politique – 2026, année des élections présidentielles au Brésil. Car les défis sont nombreux pour cet orchestre innovant, à l’engagement social fort, qui doit survivre sans financement public.
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