Depuis plus de dix ans, le producteur Les Gordon développe une électro hybride, nourrie d’une foule d’influences, où l’électronique dialogue avec les textures acoustiques et les voix transformées. Un univers qui apparaît comme un espace de circulation entre les cultures, les formes et les émotions.
Derrière Les Gordon se cache Marc Mifune. Né d’un père taïwanais et d’une mère française, et originaire de Rennes, où il poursuit des écoles aux Beaux-Arts, Marc se lance dans l’aventure après plusieurs années à se passionner pour la MAO.
Révélé au fil de premières parties remarquées – pour Fauve, Madeon, mais aussi et surtout Stromae lors des Transmusicales dès 2013 – Les Gordon laisse rapidement entrevoir son identité musicale : une électronique douce et mélodieuse, à rebours de la musique purement pensée pour le club, qui s’inscrit dans le sillage des Fakear ou Thylacine, révélés à la même époque.
De cette nouvelle scène électronique française, Les Gordon partage d’ailleurs le goût pour le voyage et les sonorités venues d’ailleurs, notamment du Japon, grande source d’inspiration pour l’artiste, dont le grand-père japonais lui a légué le nom. « Je suis eurasien, et j’ai envie que ce mélange se ressente dans ma musique », explique l’artiste.
Cette identité traverse également son travail des voix : chez Les Gordon, elles sont découpées, samplées, texturées, parfois rendues méconnaissables, jusqu’à devenir un véritable instrument. Un choix assumé, qui lui permet aussi d’éviter de chanter lui-même, car « Je déteste ma propre voix… ».
Les Gordon s’est aussi construit en absorbant l’electronica et l’indé britannique : le label Warp Records (Aphex Twin, Boards of Canada, etc.), Radiohead… Une musique alternative devenue son socle esthétique. Et un style d’électro cherchant moins l’efficacité immédiate que l’exploration de voies multiples, ce qui l’amène naturellement à se lancer à la recherche de son propre son.
Plus tard, les œuvres de Nils Frahm ou d’Ólafur Arnalds, mêlant électronique, piano et instruments acoustiques, viendront à leur tour nourrir son écriture. Violoncelle classique dans l’enfance, piano sur scène : Les Gordon revendique une électronique organique.
Avant d’aboutir à un premier album, LA (2018), le producteur rennais multiplie les EPs et affine progressivement son univers. Suivront Altura (2021), invitation au voyage aux accents cinématographiques, puis Nuances (2022), autre tableau nourri de multiples collaborations (Lenparrot, Marie-Gold…). En parallèle de Les Gordon, Marc Mifune s’investit également dans plusieurs projets collectifs, comme le groupe pop-rock parisien Mondrian ou Leska, son duo avec le DJ Douchka, avec lequel il écumera les plus grands festivals français.
Quête d’indépendance et retour aux bases
Au beau milieu de son ascension, le covid a marqué un coup d’arrêt pour Les Gordon, notamment sur le plan du live. Mais l’artiste en profite pour prendre du recul. Exit Sony, sa major depuis 2016, Marc décide de créer son propre label : Morning Crash Records, en hommage à son premier nom de scène.
Cette autonomie retrouvée lui permet non seulement de se concentrer sur son projet personnel et se sentir libre de ses mouvements artistiques, mais aussi d’accueillir deux autres artistes : la Toulousaine Sauvane et son électro-pop expérimentale, et Noah Gaillard, jeune chanteur-guitariste breton révélé dans The Voice en 2024.
Pour autant, l’expérience de label indépendant se heurte vite à la réalité : investissements lourds, trésorerie fragile, obligations entrepreneuriales. « La vie d’artiste n’est jamais stable », admet Les Gordon. Aujourd’hui, l’équilibre revient, suffisamment, pour relancer la machine.
Sur ce nouvel album, qu’il espère défendre rapidement en live, les racines japonaises de Marc Mifune apparaissent dès la pochette, réalisée par l’artiste lui-même, ornée d’un cerisier en fleurs. Contrairement à son projet précédent, les collaborations y sont rares : la chanteuse japonaise Aco Takenaka, dont la voix se fond dans des canons obsédants, et la Grecque Katerina Bournaka, sur le titre « Uchū ».
Si les voix samplées et bidouillées traversent l’album, ces deux collaborations plus spécifiques n’étaient « même pas prévues au départ », souligne Les Gordon, qui cherchait avant tout à se recentrer sur ses propres influences, notamment la scène anglaise.
On les retrouve sur certains titres comme « Syntropia », où la drum’n’bass hypnotique s’entrelace à un piano élégant. Les Gordon expérimente, cherche d’autres sonorités, s’inspire sans jamais reproduire. Des traces de trip-hop jalonnent le disque, à l’image de l’envoûtant « Motion Picture ».
Dix-huit titres, une première partie énergique, une seconde plus douce et contemplative. Ornement laisse entrevoir un artiste arrivé à une forme aboutie de son univers, dont chaque fragment résonne dans une lumière toujours ouatée.
Les Gordon Ornement (Morning Crash Records) 2025
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