« Patriotes iraniens, CONTINUEZ DE PROTESTER – REPRENEZ LE CONTRÔLE DE VOS INSTITUTIONS! », a lancé Donald Trump ce mardi 13 janvier sur son réseau Truth Social.
Dès le 2 janvier, six jours après le début du mouvement de contestation en Iran – l’un des plus vastes depuis la proclamation de la République islamique en 1979 – le président américain s’est présenté comme le sauveur des Iraniens, qui aspirent à la chute du régime des mollahs.
Face à la sanglante répression des manifestations et aux centaines de morts, il a d’abord menacé d’intervenir militairement, engaillardi par la capture de Nicolás Maduro à Caracas, avant d’ouvrir grand la porte de la diplomatie. Puis, de la refermer ce 13 janvier. « J’ai annulé toutes mes rencontres avec les responsables iraniens jusqu’à ce que les massacres insensés de manifestants cessent », a-t-il déclaré. « L’AIDE EST EN ROUTE. Make Iran Great Again », a-t-il conclu sans préciser à quelle type d’aide il faisait référence. Depuis le 28 décembre, au moins 734 personnes ont été tuées dans les manifestations, selon l’ONG Iran Human Rights.
Ce lundi, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, avait déclaré que Donald Trump « gardait toutes les options sur la table », dont « des frappes aériennes », mais que « la diplomatie (était) toujours la première option pour le président ».
La question du nucléaire
Quels intérêts a Donald Trump derrière une telle prise de position? Les experts semblent plutôt unanimes: ce n’est pas son aspiration « pour la démocratie ». « Pour les États-Unis, l’essentiel, c’est un alignement sur leurs grandes orientations stratégiques et économiques », nous explique Karim Emile Bitar, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste du Moyen-Orient et de la politique étrangère des États-Unis.
Si le Moyen-Orient n’est pas présenté comme une priorité américaine dans le document de stratégie de sécurité nationale publié en décembre dernier par la Maison Blanche, Washington perçoit le soulèvement iranien actuel comme une opportunité d’agir, et d’atteindre leur grand ennemi. Depuis la Révolution islamique de 1979 qui a fait tomber la monarchie pro-occidentale en Iran et a laissé place à la République islamique, les États-Unis sont désignés par le régime des mollahs comme le « grand satan ».
« Les États-Unis n’ont jamais abandonné le dossier iranien. Depuis la crise des otages de 1979 (lorsqu’une cinquantaine de diplomates américains ont été pris en otage au sein de leur ambassade à Téhéran, NDLR), les États-Unis sont en rivalité avec l’Iran », note Bernard Hourcade, directeur de recherche émérite au CNRS.
Dès son premier mandat, Donald Trump s’est emparé du dossier iranien. Il a décidé de se retirer en 2018 de l’accord de Vienne sur le nucléaire de 2015 et de rétablir les sanctions économiques ou encore d’assassiner en 2020 le puissant général Qassem Soleimani via une attaque de drone sur l’aéroport international de Bagdad en Irak.
Quelques mois, après son retour à la Maison Blanche, en juin dernier, Donald Trump a ordonné les frappes sur les sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan mettant fin à la guerre de 12 jours avec Israël. La question du nucléaire reste centrale aux yeux des Américains, comme pour le reste des pays occidentaux. Téhéran est accusé de vouloir se doter de l’arme nucléaire, ce que l’Iran réfute affirmant seulement subvenir à ses besoins civils. Les États-Unis aspirent donc in fine à démanteler le programme nucléaire iranien.
« Éviter que la Chine ne profite du désordre »
L’intérêt de Donald Trump pour le mouvement de protestation de la société iranienne s’explique par la présence dans la région d’un autre grand rival: la Chine. Pékin est le premier importateur mondial de pétrole et le principal partenaire commercial de l’Iran.
Selon les données de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), plus d’un quart des échanges commerciaux de l’Iran ont été réalisés en 2024 avec la Chine, pour 18 milliards de dollars d’importations et 14,5 milliards de dollars d’exportations. « Si l’Iran devient le hub de la Chine vers l’Europe au Moyen-Orient, c’est évidemment une perte d’influence pour les États-Unis. C’est stratégique », indique Bernard Hourcade, directeur pendant 15 ans de l’Institut français de recherche en Iran.
« Donald Trump veut régler le problème iranien, y remettre de l’ordre afin d’éviter que la Chine ne profite du désordre et ne mette la main sur l’Iran », abonde le spécialiste. « Les Américains prennent l’Iran et ses 90 millions d’habitants au sérieux: ils ont une bourgeoisie éduquée avec un très haut niveau scientifique, un marché intérieur puissant, puis il y a du pétrole, du gaz. »
« Si Trump contrôle le pétrole iranien, le pétrole vénézuélien puis le pétrole américain, ça représente 60% des réserves de pétrole mondiales », détaille-t-il.
Ce lundi, le président américain a annoncé que tout pays commerçant avec l’Iran serait frappé de droits de douane de 25% par les États-Unis. La Chine, ainsi particulièrement touchée, a répondu qu’elle « sauvegarderait résolument ses droits et intérêts légitimes ».
Renverser le régime ou seulement obtenir des concessions… Quels objectifs?
Si l’on perçoit les intérêts américains en Iran, il est plus difficile de savoir quels objectifs portent Donald Trump. Pour le politique et directeur de l’Observatoire des pays arabes, Antoine Basbous, le président américain souhaite le « renversement du régime des mollahs ». Ce à quoi s’oppose Will Todman, chercheur principal au programme Moyen-Orient du Centre d’études stratégiques et internationales. « Je pense que les risques liés à un changement de régime sont si importants que je ne crois pas encore que ce soit son objectif principal », juge-t-il auprès de la BBC. Contrairement à Israël, allié majeur des États-Unis.
« Dans le cas iranien, les intérêts américains ne convergent pas à 100% avec les intérêts israéliens », note Karim Emile Bitar. Le gouvernement de Benjamin Netanyahu « préférait un changement radical de régime », quand Donald Trump « s’accommoderait d’un changement de comportement du régime », estime l’enseignant à Sciences Po Paris.
« Il veut accentuer la pression sur Téhéran pour que ce dernier fasse des concessions aux États-Unis sur la question des ressources énergétiques, sur la question du nucléaire ou sur la question des proxys iraniens (des groupes armés qui lui sont subordonnés dans la région comme le Hamas ou le Hezbollah libanais, NDLR) », explicite-t-il tout en soulignant qu’il ne faut pas « sous-estimer l’improvisation » de la part des Américains.
Pour parvenir à ses fins, Donald Trump a mis deux options sur la table: l’intervention militaire ou la négociation. Les États-Unis pourraient décider de frapper des militaires et des cadres des Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique de la République islamique à la tête de la répression des manifestations ou encore fomenter des cyberattaques contre des sites militaires et civils, selon le Wall Street Journal.
Washington risquerait ainsi de subir des ripostes iraniennes mais également de se mettre à dos la population. « Les Iraniens étant très nationalistes, des frappes américaines ou israéliennes pourraient au contraire créer une sorte de ralliement autour du drapeau. Même ceux qui détestent le régime ne souhaitent pas voir leur pays à nouveau bombardé », explique Karim Emile Bitar rappelant que les Iraniens avaient été « choqués » par les frappes américaines et israéliennes en juin ayant fait plus de 1.000 morts dans le pays.
Si le régime, très affaibli, pourrait être déstabilisé par de telles frappes, rien ne dit qu’elles feront de plus cesser la répression. Au contraire, « cela pourrait aussi bien faire le jeu de ce régime paranoïaque, ce qui renforcerait son unité et le pousserait à intensifier la répression », explique à l’AFP Sanam Vakil, chercheuse au sein du centre de réflexion britannique Chatham House.
Dans tous les cas, Donald Trump ne compte pas déployer des troupes au sol et s’embourber dans une guerre à l’image de l’Afghanistan en 2001 ou de l’Irak en 2003. Il privilégierait des frappes ciblées, symboliques, avant de se mettre à la table des négociations. « Les États-Unis pourraient accepter de négocier avec une partie des Gardiens de la révolution, prêts à passer un deal pour assurer la survie du régime », avance le spécialiste du Moyen-Orient et de la politique étrangère des États-Unis.
Un accord entre les États-Unis et la République islamique ferait éclater les divisions au sein même du régime des mollahs, entre les conservateurs, opposés à toute négociation avec Washington, et les réformateurs, favorables aux discussions pour sauver le régime. Pour Bernard Hourcade, un tel accord serait « comme donner un coup de pied dans une fourmilière », déjà agitée et ébranlée par le mouvement de contestation.
Article original publié sur BFMTV.com




