dimanche, janvier 25

À Teillé, commune d’un peu moins de 2.000 habitants en Loire-Atlantique, Jérôme Squelard débarque chez Arnaud Pageaud un soir de novembre 2019. Autour de quelques verres, ces adjoints municipaux questionnent l’avenir. Que faire aux prochaines élections, en mars, alors que le maire sortant ne se représente pas et qu’aucune liste n’est annoncée?

Les deux hommes, l’un éducateur dans un IME, l’autre gestionnaire de ressources humaines dans un lycée, s’accordent sur un point: s’ils se présentent au scrutin, ce sera pour former « une équipe tous les deux ». Quelques mois plus tard, Arnaud Pageaud et Jérôme Squelard sont élus au Conseil municipal. Ils vont au bout de leur idée, devenant des « co-maires » dans la pratique du pouvoir.

Exit la configuration du bureau précédent. Celui-ci devient un open space. Les tâches sont partagées. Quand Arnaud Pageaud se rend dans une commune voisine pour les vœux du début d’année, Jérôme Squelard reste en mairie pour assister à une réunion. En conseil municipal, le duo alterne pour présenter les différentes thématiques du jour. Face aux administrés, chacun à le droit aux « monsieur le maire ».

Aucune différence entre eux, si ce n’est qu’Arnaud Pageaud est juridiquement le seul maire, quand Jérôme Squelard est adjoint, ce qui n’empêche pas le premier de déléguer au second des signatures.

« On voit beaucoup de maires qui en ont ras-le-bol »

Récemment, différents médias se sont intéressés à cette singularité politique. Ils ne sont pas les seuls. Depuis quelques semaines, le téléphone sonne régulièrement en mairie de Teillé. « Ça n’arrête pas », témoignent auprès de BFM les co-maires, contraints d’organiser leur temps « pour pouvoir répondre » à des demandes « de plus en plus importantes ».

À l’autre bout du fil? D’autres édiles ou des candidats à la fonction, qui prennent la température avant les élections municipales des 15 et 22 mars 2026. Pas moins d’une soixantaine de curieux est venue aux renseignements depuis 2020.

Stanislas Baumet, lui, a pu se rendre directement sur place. Cet agriculteur de 52 ans habite aux Touches, une commune de quelque 2.500 âmes, à dix minutes en voiture de Teillé.

Initialement, l’actuel adjoint devait se lancer seul pour prendre la suite de la sortante. Finalement, il présentera un tandem, tout comme d’autres municipalités voisines telles que Sucé-sur-Erdre, Ancenis-Saint-Gérons ou Loireauxence, preuve de l’engoument généré par ce système de gouvernance.

« Je me disais, parfois nous sommes plus forts à deux pour prendre des décisions. Et puis, on voit beaucoup de maires qui en ont ras-le-bol, donc autant diviser les tâches avant d’en arriver là », relate Stanislas Baumet.

En effet, près de 2.200 édiles ont démissionné depuis 2020, d’après une étude de l’Observatoire de la démocratie participative, publiée en juin 2025. Soit, une proportion « jamais observée par le passé ».

« Je serai très présente, plus qu’un adjoint »

L’idée d’une gouvernance à deux fait également son chemin dans certains territoires bretons. Au village de Saint-Allouestre (Morbihan), les retraités Marie-Hélène Jéhanno et Martine Audic, jusqu’ici adjointes à la mairie, veulent partager les responsabilités.

« Notre gros problème était le poste de maire. Ni ma collègue, ni moi, pour une question de disponibilité, n’avions envie de prendre seule ce poste », raconte la première. « On a des enfants qui sont grands désormais, mais on a aussi des petits-enfants et moi j’ai un fils polyhandicapé qui rentre tous les soirs. »

Marie-Hélène Jéhanno considère qu’elle n’aurait pas pu suppléer suffisamment Martine Audic en restant simplement adjointe, la fonction qu’elle assurera tout de même sur le plan administratif. « Elle prend le poste de maire, mais elle sait que je serai très présente, plus que ne l’aurait été un adjoint », dit cette ancienne rédactrice territoriale. Et de dessiner les contours d’un « agenda partagé »:

« Éventuellement, elle pourra s’occuper de l’aspect communauté de communes – qui est très chronophage – et je pourrai l’aider sur le reste, le côté municipal, la commune en elle-même. »

Pas une « solution miracle »

À l’autre bout de l’Hexagone, Yoran Delarue a déjà exercé comme maire seul, mais il ne recommencera pas. Bien que « très intéressant », ce mandat, entre 2014 et 2020 à Saône (Doubs), fut aussi « particulièrement difficile et prenant ».

Au point de lui générer un certain stress qui a peut-être joué un rôle dans l’apparition de graves problèmes de santé en 2020 le poussant à démissionner de ses fonctions d’élu, lui qui était devenu simple conseiller municipal aux dernières élections.

Cet épisode a contribué à sa décision de se présenter en binôme aux municipales 2026. « C’est une des raisons, même si ce n’est pas la seule. Au moins, là, s’il m’arrivait quelque chose, j’ai quelqu’un en place qui pourra faire les choses, en attendant peut être une réélection », explique Yoran Delarue.

Pour certains candidats, se lancer en duo permet aussi de s’inscrire dans une démarche collective. En lice dans un binôme mixte à Esnandes (Charente-Maritime), non loin de La Rochelle, Michel Fourmy explique: « L’idée de départ pour nous, ce n’est pas tant de lutter contre la charge de travail que d’avoir une responsabilité partagée au sein de la mairie. »

Si les motifs évoqués par les uns et les autres sont divers, force est de constater que le cas de Teillé a généré des inspirations au sein de l’Hexagone. Visiblement modestes, les deux co-maires originaux refusent de s’en attribuer les mérites, soulignant par ailleurs qu’il ne s’agit pas d’une « solution miracle ».

« Même à deux, même avec une super équipe, il y a des moments vachement compliqués. On s’en prend plein la figure à certains moments », reconnaît Arnaud Pageaud.

Pour autant, lui et Jérôme Squellard sont convaincus des bienfaits de leur organisation et candidateront à nouveau en 2026. « On a une récompense, pour le prochain mandat, plein de gens viennent nous voir en nous disant: ‘vous continuez comme ça les gars tous les deux, il faut y aller, ne vous arrêtez pas' », confie ce dernier.

Article original publié sur BFMTV.com

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