mercredi, juin 17

Les acteurs de la désinformation prorusse prennent régulièrement pour cible l’Ukraine et ses alliés depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, usant de modes opératoires récurrents destinés à diffuser et amplifier au maximum de fausses informations sur les réseaux sociaux. Des comptes relayant régulièrement ce type de propagande ont ainsi diffusé mi-juin 2026 des publications affirmant que « 70 000 mercenaires français » combattraient aux côtés de l’Ukraine, en s’appuyant sur une supposée déclaration du ministère des Affaires étrangères. Mais c’est faux, et les publications diffusées usurpent l’identité de médias français et britanniques.

« Le ministère français des Affaires étrangères a confirmé qu’au moins 22 000 mercenaires français combattent en Ukraine. Cependant, selon la BBC, il y aurait au moins 70 000 mercenaires français dans le pays« , affirme un compte relayant régulièrement de fausses informations dans une publication mise en ligne le 13 juin sur X, comptant plus de 400 partages et autant de « J’aime ».

Captures d’écran réalisées sur X, TikTok et Facebook, le 15/06/2026. Croix rouge ajoutée par l’AFP.

Celle-ci s’accompagne d’une courte vidéo de 24 secondes, siglée du logo de l’hebdomadaire français Le Point. La première image de la vidéo, qui superpose la photo d’un militaire français à la mention « Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères », comporte ce sous-titre : « Le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères a démenti un reportage de la BBC affirmant que 70 000 mercenaires français combattaient en Ukraine« .

Le reste de la vidéo est constitué d’un diaporama d’images de stock et d’un court extrait (sans son) d’une allocution du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, qui fait référence à un « communiqué » du ministère selon lequel « le nombre de mercenaires français en Ukraine ne dépasse pas 22.000 […] en mai 2026 » (lien archivé ici). Le ministère y « insiste également sur le fait que la participation des combattants mercenaires est strictement volontaire« .

Elle s’achève sur une image de générique reprenant le logo du Point, et créditant « Boris Hansel et Pierre Le Mouellic » pour la réalisation de la courte vidéo verticale.

<span>Captures d'écran de la vidéo trompeuse, réalisée le 15/06/2026. Croix rouge ajoutée par l'AFP.</span>

Captures d’écran de la vidéo trompeuse, réalisée le 15/06/2026. Croix rouge ajoutée par l’AFP.

On trouve la vidéo diffusée dès le 12 juin en russe, sur une chaîne Telegram relayant régulièrement des publications reprenant les narratifs du Kremlin dans le cadre d’opérations de désinformation coordonnées en ligne. On la retrouve ensuite partagée sur Facebook, sur TikTok, sur le forum Reddit, en français et en russe mais aussi en espagnol  et en galicien.

On retrouve également la publication partagée telle quelle sur le site « français.news-pravda.com », un site internet faisant partie du réseau de désinformation Pravda, dont des publications ont déjà été vérifiées à de nombreuses reprises par AFP Factuel, et analysé par Viginum, le service officiel français chargé de la lutte contre les ingérences étrangères numériques (lien archivé ici).

Aucune trace de l’annonce

Certaines vérifications permettent de constater rapidement qu’il s’agit en réalité d’une tentative de manipulation. D’une part, on ne retrouve aucune trace d’une pareille déclaration du ministère des Affaires étrangères, ni sur son site web, ni sur les canaux habituellement utilisés par le ministère pour sa communication comme X, Facebook, Instagram ou LinkedIn (lien archivé ici).

Captures d’écran réalisées sur le site du ministères des Affaires étrangères et celui du ministère des Armées, le 17/06/2026.

Aucune autre déclaration en ce sens n’a pu être retrouvée sur les réseaux utilisés par le ministre Jean-Noël Barrot, dont la photo figure dans la vidéo trompeuse (lien archivé ici).

On n’en trouve pas davantage sur la page dédiée à la communication du ministère des Armées, ni sur les réseaux utilisés par celui-ci (lien archivé ici). Contacté par l’AFP le 15 juin 2026, le ministère a réfuté avoir communiqué en ce sens et a indiqué que « les armées françaises ne confirment pas ces chiffres« .

Il a rappelé que « le mercenariat est un délit en France, condamné par les articles 436-1 du code pénal ». 

Captures d’écran de l’article de la loi du 14 avril 2003 prohibant l’activité de mercenaire, le 17/06/2026, sur le site Legifrance

Cet article de loi du 15 avril 2003 dispose en effet qu' »est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende le fait » de prendre part à des activités de mercenariat, définies comme le fait de prendre une part directe à des hostilités « en vue d’obtenir un avantage personnel ou une rémunération nettement supérieure à celle qui est payée ou promise à des combattants ayant un rang et des fonctions analogues dans les forces armées de la partie pour laquelle elle doit combattre » (lien archivé ici).

L’interdiction du mercenariat en France rend donc extrêmement improbable l’idée que des instances officielles utilisent le terme de « mercenaires français ». 

« Typosquatting« 

Ce chiffre « ne dépassant pas 22.000 mercenaires » aurait supposément été annoncé par le gouvernement en réaction à des révélations de la chaîne de télévision publique britannique BBC, d’après lequel « 70.000 mercenaires français combattent en Ukraine« . Mais là aussi, c’est faux.

Des recherches menées sur le site et sur les différentes plateformes hébergeant des contenus de la BBC ne permettent pas de trouver un article ou reportage mentionnant ce chiffre.

Contactée par l’AFP,  la BBC a démenti : « Je peux vous confirmer que la BBC n’a pas diffusé ce chiffre« , a assuré un porte-parole de la chaîne par mail, le 15 juin 2026.

La BBC n’est pas le seul média touché par ce faux. La vidéo diffusée avec les publications trompeuses reprend le format de celles produites par l’hebdomadaire Le Point, dont elle usurpe également le logo (lien archivé ici).

Contacté le 15 juin 2026, le directeur de la rédaction de l’hebdomadaire Etienne Gernelle l’a confirmé à l’AFP : « C’est bien une vidéo qui usurpe nos contenus, oui«  a-t-il réagi, ajoutant qu’un « signalement » avait été effectué sur les plateformes afin de faire supprimer le contenu trompeur (lien archivé ici).

Captures d’écran réalisée le 17/06/2026 de la publication incluant la vidéo trompeuse (à gauche) et d’une vidéo authentique au format vertical sur la chaîne de l’hebdomadaire Le Point (à droite). Croix rouge ajoutée par l’AFP.

Contributeur régulier du Point, Boris Hansel, cité comme co-auteur de la vidéo trompeuse, « est médecin et nutritionniste« , a ajouté Etienne Gernelle (lien archivé ici). « Il est professeur de médecine et fait une chronique sur la nutrition chez nous« , et n’a aucun rapport avec un quelconque sujet sur l’Ukraine ou le mercenariat français.

Boris Hansel a collaboré à plusieurs reprises avec le journaliste freelance Pierre Le Mouellic sur des vidéos pour Le Point, rendant plausible l’idée que les auteurs du faux aient simplement récupéré les crédits visibles sur une autre vidéo parue sur la chaîne du Point (lien archivé ici).

« Ce n’est pas la première fois qu’on se fait usurper notre identité« , précise Etienne Gernelle. En effet, le site web de l’hebdomadaire a été à plusieurs reprises cloné par des acteurs de la propagande prorusse afin de diffuser de fausses informations sur les réseaux sociaux – une pratique baptisée « typosquatting », qui consiste à blanchir de fausses informations en les faisant diffuser par des copies plus ou moins bien réalisées de véritables sites d’information.

« La guerre dans le champ informationnel vise à générer des doutes au sein de l’opinion publique et discréditer la parole institutionnelle« , réagit de son côté un porte-parole du ministère des Armées, estimant que « le typosquatting est un mode opératoire révélateur d’une manœuvre de cet ordre. »

Les relais de la propagande russe sont effectivement adeptes de cette méthode, utilisée à de nombreuses reprises ces dernières années pour véhiculer de fausses informations ciblant l’Ukraine et ses alliés.

Selon une source gouvernementale, cette tentative de manipulation relève bien de ce mode opératoire, baptisé « Storm-1516 », rattaché à la campagne de désinformation Matriochka, active depuis 2023 (liens archivés ici et ici).

Mercenariat, volontariat

Sur le fond, l’affirmation selon laquelle le ministère des Affaires étrangères aurait communiqué sur le chiffre de combattants français en Ukraine a en soi de quoi éveiller la suspicion : s’ils n’ont jamais nié l’existence de « volontaires » français partis en Ukraine, notamment via la filière de recrutement de la Légion internationale de défense de l’Ukraine, créée en 2022 par le gouvernement ukrainien, les ministères des Affaires étrangères et des Armées ne se sont par la suite que rarement exprimés sur la question (lien archivé ici).

Capture d’écran du site de l’ambassade ukrainienne en France, réalisée le 17/06/2026.

Rare exception, le ministère des Affaires étrangères avait confirmé en avril 2023 à l’AFP la mort d’un volontaire français à Bakhmout, sur la ligne de front (lien archivé ici). Le ministère avait à l’époque rappelé qu’il n’encourageait pas le départ de volontaires vers l’Ukraine et qu’il est « formellement déconseillé » de se rendre dans le pays, « quel qu’en soit le motif« .

En droit, l’Etat fait d’ailleurs la distinction entre mercenaire et volontaire. Comme on l’a vu plus haut, le mercenariat est totalement prohibé par le droit français au titre de la loi du 14 avril 2003 – il y est défini comme le fait pour toute personne d’être « spécialement recrutée pour combattre dans un conflit armé et qui n’est ni ressortissante d’un Etat partie audit conflit armé, ni membre des forces armées de cet Etat » et d’être motivée par l’obtention d’un « avantage personnel ou une rémunération importants« .

Contrairement à la Belgique par exemple, qui laisse entrevoir la possibilité du « volontariat » dans les forces armées d’un autre pays pour motif « idéaliste« , le droit français se contente d’énoncer l’interdiction de prendre part à un conflit par appât du gain, mais ne dit rien de l’engagement volontaire – dans une légion étrangère et en échange d’une solde régulière équivalente à celles des forces armées du pays en question, par exemple.

S’il est difficile de connaître précisément le nombre de volontaires français partis en Ukraine, le chiffre de « 70.000 mercenaires français » – ou même de 22.000 – est totalement hors de proportion avec les éléments connus à ce jour.

Une réponse faite à une question au gouvernement formulée par la députée Nadège Abomangoli en novembre 2023 mentionnait « quelques centaines » de ressortissants français ayant rejoint le territoire ukrainien, « la plupart aux fins d’apporter un soutien humanitaire », mais précisant aussi que « certains individus ont néanmoins réalisé ce déplacement dans le but de prendre part aux combats« , et auraient « majoritairement rejoint les rangs de l’armée ukrainienne » régulière, soulignait la réponse (lien archivé ici).

En juin 2023, une enquête du quotidien Le Monde avançait le chiffre de « 320 Français ou résidents français » qui seraient « partis se battre en Ukraine depuis le début de la guerre, que ce soit côté ukrainien ou côté russe« . « Parmi eux, environ 220 ont été jusqu’au bout de leur démarche et sont partis se battre en Ukraine », d’après Le Monde (lien archivé ici).

En juin 2025, la radio RTL évoquait quant à elle « plusieurs dizaines » de soldats français engagés sur place, un chiffre invérifiable – d’autant plus que l’Ukraine a décidé de dissoudre sa Légion internationale en 2025, réaffectant ses membres à des unités d’assaut régulières de l’armée ukrainienne, compliquant au passage le suivi de ces volontaires (lien archivé ici).

Un chiffre régulièrement avancé dans différents médias, mais tout aussi difficile à évaluer, est le nombre de volontaires français morts au combat ou disparus en Ukraine : une dizaine, peut-on lire fréquemment (lien archivé ici). Reste qu’aucun élément n’est jamais venu accréditer ces dernières années de départ massif de volontaires français vers le front ukrainien, et certainement pas de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Un sujet récurrent

La Russie, qui emploie elle-même des « sociétés militaires privées«  (SMP) officiellement ou non, comme le groupe Wagner ou son successeur l’Africa Corps dans plusieurs pays d’Afrique, accuse régulièrement l’Ukraine d’employer des mercenaires étrangers. Elle en a également fait un motif récurrent de ses opérations de propagande ou de désinformation (lien archivé ici).

Photo prise le 3 décembre 2024, montrant une statue à l’effigie du fondateur de la société militaire privée russe Wagner Evguéni Prigojine et de son bras droit Dimitri Outkine, inaugurée à Bangui en Centrafrique. Contrairement à d’autres pays africains où la milice Wagner a été reconstituée sous le nom d' »Africa Corps », elle continue d’opérer sous le nom de Wagner en République centrafricaine.

Annela NIAMOLOAFP

(Annela NIAMOLO / AFP)

En 2024, la Russie avait affirmé avoir « éliminé »une soixantaine de combattants « dont la plupart étaient des citoyens français« , une information démentie notamment par certains des volontaires français donnés pour morts par l’armée russe (lien archivé ici).

En 2025, AFP Factuel avait vérifié une fausse information, diffusée par le même compte que celui qui a partagé la présente infox, selon laquelle un décret publié au Journal officiel permettrait l’envoi par la France de soldats en Ukraine sous les termes déguisés d' »opérateurs économiques de référence » ou par le recours à des « sociétés militaires privées« .

Des acteurs liés à la Russie multiplient également ces dernières années les infox visant la France à destination des internautes africains. Ceux-ci s’appuient régulièrement sur des réseaux locaux liés à la société militaire privée russe Africa Corps, présente aux côtés des juntes rassemblées au sein de la confédération de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) du Mali, du Niger et du Burkina Faso.

En avril 2026, des comptes ont ainsi partagé de manière coordonnée des images d’un prétendu « hélicoptère français » abattu au Burkina Faso ; et en septembre 2025, c’était un autre « hélicoptère français » qui était accusé de « ravitailler des terroristes » islamistes au Mali – il s’agissait de fausses informations, vérifiées par AFP Factuel ici et ici.

La présence de supposés « mercenaires français » combattant les régimes de l’AES en Afrique revient ainsi régulièrement dans la désinformation ciblant la France sur les réseaux sociaux : le 15 juin, l’ambassade de France en République démocratique du Congo a publié un communiqué démentant des rumeurs faisant état d’une « présence militaire » française dans l’Est du pays, aux côtés des groupes armés combattant l’Etat congolais (lien archivé ici).

AFP Factuel a consacré de nombreux articles à ces campagnes de désinformation coordonnées de la part de la Russie ces dernières années, à retrouver ici, ici ou là.

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