samedi, février 7

RFI: Carlens, quand vous regardez votre parcours – découverte du foot dans un milieu défavorisé, préformation au Brésil, signature en France du premier contrat professionnel, des passages à Auxerre, Lille, et désormais titulaire à Angers en Ligue 1 –  vous vous dites qu’il y a encore beaucoup de choses à accomplir ou est-ce déjà un aboutissement ?

Carlens Arcus: C’est une très bonne question, car parfois, c’est un défaut de ne pas prendre assez de recul pour réaliser ce qu’on fait. J’ai toujours eu deux rêves dans ma vie et j’avais déjà réalisé le premier, qui était de signer mon premier contrat professionnel. Le deuxième, c’est de jouer une Coupe du monde avec Haïti. Pour moi, c’est une fierté de me dire que j’ai réalisé mes deux rêves.

Si je prends du recul, ce que je réalise en ce moment, c’est très bien, très beau. C’est un exemple pour beaucoup de jeunes en Haïti. J’essaie aussi de montrer qu’il n’y a pas de limite, qu’on peut toujours se surpasser et avoir des ambitions. Je suis très ambitieux, et même si je suis fier de ce que j’ai accompli, j’ai encore cette flamme à l’intérieur de moi qui veut toujours plus, qui veut réaliser de belles choses dans le foot.

Mais avec du recul, il y a de quoi être fier par rapport à là d’où je viens. Il y a encore de belles choses à aller chercher, donc on ne va pas se limiter.

D’où vous vient cette flamme, cette envie de toujours aller chercher plus ?

Je ne sais pas, j’aurais pu dire plein de choses : la famille, l’envie de montrer aux jeunes en Haïti que malgré la situation, on peut toujours rêver, avoir des ambitions. Peut-être que c’est inné, c’est quelque chose en moi. Je pense que c’est un peu de tout. Je suis né comme ça et j’ai envie de montrer, aux jeunes en Haïti ou ailleurs, qu’on peut toujours avoir des ambitions. Et ce n’est pas parce qu’on réalise ses rêves qu’il faut s’arrêter là.

Porter le maillot d’Haïti est très important pour vous qui avez commencé votre carrière internationale très jeune, à 16 ans. Aujourd’hui, être qualifié à la Coupe du monde, qu’est-ce que cela représente ?

C’est incroyable, une vraie fierté. C’est aussi une fierté pour ma mère et pour toute ma famille bien sûr. J’ai vu dans les yeux de ma mère cette fierté-là, ce sentiment de voir son fils jouer pour son pays et le qualifier pour une Coupe du Monde, il n’y a pas plus beau. Voir ça dans ma famille me donne encore plus envie de jouer pour ce pays, et bien sûr pour ce beau peuple qui a tant souffert.

Si, à travers mon talent, je peux leur donner un peu de sourire, de fierté, de plaisir, je le ferai à 1000 %, parce qu’ils le méritent vraiment après tout ce qu’ils endurent. C’est ça qui m’anime quand je joue pour Haïti.

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Pouvez-vous nous parler de l’état d’esprit au moment de la qualification, ce 18 novembre  2025 contre Nicaragua (2-0), 51 ans après la dernière participation d’Haïti ? Qu’avez-vous ressenti, vous, vos coéquipiers ?

Sur le moment, c’était trop difficile à décrire, on ne se rendait pas compte de ce qu’on venait de faire. Mais avec les semaines, on a réalisé qu’on avait fait quelque chose de fou. On a vu tout ce que ça a apporté au pays : un peu de paix, de plaisir. À travers les médias, les réseaux sociaux, on a vu que c’était vraiment quelque chose d’incroyable.

Sur le moment, c’était dur à réaliser, on avait l’impression que c’était un match comme un autre. Mais avec le temps, on s’est rendu compte que c’était quelque chose de fort. Quand on sera à la Coupe du Monde, si Dieu le veut, ce sera encore plus incroyable.

Vous allez notamment rencontrer, l’Écosse, mais surtout le Brésil et le Maroc dans votre poule, ce sont des équipes qui parlent aux Haïtiens…

Oui, le Brésil, forcément. Les Brésiliens, ce sont nos idoles depuis toujours, vraiment. Je pense qu’on est le premier pays à les aimer, peut-être même plus que les Brésiliens. Je me souviens, à la maison en Haïti, ça se bagarrait pour regarder les matchs du Brésil ou de l’Argentine, tellement on était fans. Jouer contre eux en Coupe du Monde, c’est incroyable.

Pour le Maroc, il y a une belle population marocaine au Canada, à Miami, donc beaucoup d’Haïtiens connaissent des Marocains. Ce seront de vrais beaux matchs, un plaisir pour nos compatriotes.

Comment vit-on la situation actuelle en Haïti quand on est loin et qu’on a encore une partie de sa famille sur place ?

Ce n’est pas évident. Honnêtement, j’essaie de ne pas trop regarder ce qui se passe en Haïti, parce que ça peut vraiment m’affecter. Ce n’est pas toujours facile de voir des images négatives. On aimerait que ça parle de nous en positif.

Mais on essaie, à travers nos talents, de donner notre soutien au pays, même si ce n’est pas facile. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il faut qu’on se rappelle qu’on est des frères, qu’on essaie de faire les choses ensemble. Quand on est ensemble, on est très forts, je l’ai vu dans le foot. Les joueurs étaient toujours derrière moi quand j’étais fatigué. C’est quelque chose qu’on a fait ensemble.

Si on peut le faire dans le foot, on peut le faire dans la vraie vie. Je suis confiant que ça ira mieux dans les prochaines années, et j’espère qu’on ne parlera qu’en bien d’Haïti.

Si aviez un conseil à donner aux jeunes Haïtiens qui rêvent de se lancer dans le football professionnel, ce serait lequel ?

Des mots simples : ne jamais abandonner. Toujours croire en ses rêves. Je sais que c’est compliqué à dire à quelqu’un en Haïti, parce qu’il y en a qui n’ont même pas de quoi nourrir leur famille. Mais je suis passé par là, je sais de quoi je parle. Donc je leur dirais de ne jamais abandonner leurs objectifs, de croire toujours en leurs rêves et d’aimer ce qu’ils font. Et toujours garder la foi que tout ira bien un jour.

*Entretien facilité par la Ligue de football professionnel.

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