Les frappes israélo-américaines contre l’Iran ont non seulement déclenché un conflit qui a embrasé le Moyen-Orient mais également une guerre de l’information marquée par l’utilisation massive de l’intelligence artificielle pour diffuser de fausses informations.
Une étude de l’université Clemson, en Caroline du Sud, a révélé que, dans les 24 heures qui ont suivi le lancement des attaques américaines et israéliennes, des dizaines de comptes sur les réseaux sociaux, affiliés au Gardiens de la révolution ont commencé à propager des messages de propagande iranienne, dont certains ont touché plusieurs millions de personnes.
Parmi les contenus les plus visionnés : des vidéos générées par IA, inspirées de références culturelles occidentales, notamment les films LEGO et les Teletubbies, destinées à tourner en ridicule Donald Trump ou encore des vidéos et photographies censées montrer les ravages causés par les frappes iraniennes sur Israël et les États du Golfe.
« Cette propagande comprend des mèmes et des caricatures qui ne sont pas censés être considérés comme de vraies informations, mais qui sont très efficaces pour diffuser des messages politiques », précise Darren Linvill, auteur de l’étude et codirecteur du Media Forensics Hub de l’université de Clemson.
« Les deepfakes présentent une version de la réalité qui semble authentique et ils dépeignent souvent l’Iran comme sortant gagnant du conflit. Ces deux types de contenus sont largement diffusés au sein des communautés qui critiquent la guerre et sont avides de diffuser ce genre de messages », ajoute l’expert.
Une offensive numérique qui vise le public américain
Les comptes analysés dans l’étude n’en sont pas à leur coup d’essai. Ces derniers étaient déjà actifs pour mener des opérations d’influence à travers la publication de contenus « politiquement clivants », comme lors de la récente vague de répression aux États-Unis contre les migrants illégaux.
Le passage à une propagande de guerre sur des plateformes telles que X, Instagram et Bluesky suggère que l’Iran a rapidement revu sa stratégie sur les réseaux sociaux lorsque les hostilités avec les États-Unis et Israël ont éclaté.
L’Iran s’est appuyé à la fois sur les médias d’État et sur des intermédiaires pour mener cette offensive numérique, dans le cadre d’une guerre asymétrique visant spécifiquement un public américain.
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« Le régime iranien veut rendre le conflit aussi douloureux que possible pour les États-Unis et Israël, et s’il parvient à s’attaquer aux soutiens dont bénéficient Trump et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, cela pourrait au final raccourcir la durée de la guerre », estime Darren Linvill.
Aux États-Unis, le terrain est propice aux messages critiquant l’intervention militaire au Moyen-Orient. Un sondage Ipsos réalisé mi-mars a révélé que l’opinion publique américaine était « massivement » contre la guerre en Iran, 58 % des personnes interrogées se disant opposées à des frappes militaires américaines et 78 % à l’idée d’un engagement terrestre des États-Unis.
Dans certains cas, le régime iranien n’a pas besoin de créer du contenu original ou de fausses informations pour diffuser son message. Des extraits d’une interview de l’ancien directeur du Centre national antiterroriste américain, Joe Kent, au sujet de sa démission en signe d’opposition à la guerre, ont ainsi été largement partagés par les médias d’État iraniens.
« Une tonne de mensonges » ajoutée à « une once de vérité »
Les vidéos générées par l’IA, en particulier, « font écho aux émotions que les gens ressentent déjà », décrypte Tine Munk, maître de conférences en criminologie à l’université de Nottingham Trent et spécialiste de la guerre numérique. « Elles font beaucoup de bruit, même lorsqu’elles sont manifestement fausses, car il est facile de communiquer des idées complexes par le biais d’une narration visuelle utilisant des références culturelles communes ».
Mais bon nombre des photos et des vidéos qui gagnent en popularité en ligne cherchent aussi à présenter des événements sur le terrain de manière trompeuse.
Tal Hagin, analyste en guerre de l’information, a suivi ces contenus sur X – une plateforme où la désinformation sur la guerre est omniprésente.
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Parmi eux, on trouve des centaines d’exemples de vidéos et d’images montrant des attaques iraniennes contre Israël et les pays du Golfe qui datent de plusieurs années, des attaques contre d’autres pays ou qui ont simplement été générées par l’IA.
« Il y a eu par exemple une frappe sur Tel-Aviv le 28 février et les vidéos et les photos ont ensuite été utilisées chaque jour pour montrer de soi-disantes nouvelles frappes », détaille Tal Hagin.
La stratégie est efficace car l’attaque initiale a bel et bien eu lieu, souligne l’expert. « Ensuite, ils ont ajouté une tonne de mensonges à cette once de vérité afin que les gens ne parviennent plus à distinguer le vrai du faux ».
Par ailleurs, « les plateformes ne respectent pas leurs engagements concernant le signalement des contenus et leur suppression s’il est prouvé qu’ils sont faux », déplore Melanie Smith, chercheuse à l’Institute for Strategic Dialogue, un cercle de réflexion spécialisée dans lutte contre les ingérences numériques.
Un vaste « champ de bataille de l’information »
Le conflit actuel au Moyen-Orient n’est pas le premier à voir des vidéos virales et des mèmes être utilisés comme armes de guerre : ils constituent déjà un pilier de la résistance ukrainienne face à la désinformation russe. Cependant, l’utilisation massive de de l’IA pour générer de la propagande en temps de guerre est une nouveauté.
« Ce conflit est le premier où nous voyons réellement du contenu généré par l’IA être utilisé pour semer le chaos et la confusion autour de ce qui se passe réellement sur le terrain », juge Melanie Smith.
Les règles de censure restreignant la circulation de l’information depuis Israël et l’Iran ne font qu’ajouter à la confusion. En Israël, les censeurs de guerre ont interdit le partage d’informations jugées sensibles, telles que l’emplacement des missiles intercepteurs.
De son côté, l’Iran a imposé un black-out total d’Internet, qui en est désormais à sa quatrième semaine, rendant extrêmement difficile pour les observateurs extérieurs d’évaluer la situation sur place.
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Il en résulte « un immense vide informationnel qui peut être comblé très rapidement par du contenu artificiel, des discours de propagande et des informations généralement chaotiques », conclut Melanie Smith.
L’Iran a sensiblement augmenté son activité sur ce « champ de bataille de l’information », affirme Tine Munk. « Il s’agit d’une stratégie de guerre plus large dans laquelle l’Iran, qui ne peut pas dominer militairement, se concentre sur la fabrication de perceptions pour semer le doute et l’incertitude ».
De son côté, Donald Trump a accusé l’Iran d’utiliser l’IA comme « arme de désinformation » alors même que la Maison Blanche a été vivement critiquée pour avoir diffusé une vidéo mélangeant des images réelles de frappes en Iran avec des extraits de films d’action et de jeux vidéo.
Sur le terrain de la guerre informationnelle, l’Iran semble même marquer davantage de points que ses adversaires, estime Darren Linvill. « L’Iran a plutôt bien réussi à toucher un large public, certainement mieux que les États-Unis et Israël, et à obtenir davantage de soutien qu’il n’en aurait pu en espérer autrement ».
Article traduit de l’anglais par Grégoire Sauvage. L’original est à retrouver ici.




