mardi, mars 24

À Madagascar, ce devait être le projet agricole censé conduire l’île à la souveraineté alimentaire. C’est en tout cas ainsi que l’avait présenté le précédent régime, promoteur du projet. Mais l’importation massive, l’an dernier, de semences de riz hybride chinoises, contaminées par un champignon, et distribuées malgré tout aux agriculteurs, pourrait en réalité produire l’effet inverse.

C’est ce que révèle le rapport de la Cour des comptes rendu public en fin de semaine. Le document détaille un contournement systémique des réglementations en vigueur et ses effets, déjà visibles, sur l’agriculture malgache. Les éléments dévoilés dans le rapport de la Cour des comptes sont accablants. Les semences de riz hybride importées de Chine début 2025 étaient bien contaminées par le Tilletia barclayana, un champignon qui attaque le grain lui-même et le rend impropre à la consommation. Malgré cela, elles ont été distribuées aux quatre coins de l’île.

Et c’est la chronologie de cette opération qui interroge. Les premières livraisons aux agriculteurs débutent fin janvier, en violation des règles de quarantaine. Lorsque les premiers résultats d’analyses phytosanitaires tombent, en février, plus de 120 tonnes de semences potentiellement infectées — sur les 200 tonnes importées — ont déjà été réparties dans une douzaine de régions.

L’alerte avait pourtant été donnée

L’alerte est pourtant donnée immédiatement par la Direction de la protection des végétaux (DPV), comme ont pu le confirmer à RFI différentes sources scientifiques et ministérielles. Mais le secrétariat d’État en charge de la souveraineté alimentaire réfute ces résultats et ira même jusqu’à accuser les responsables de cette direction « de mentir et de propager de fausses informations », indique un ex-employé de la DPV à RFI.

Les plus hauts responsables du secrétariat d’État étaient au courant de la contamination en cours et ont fermé les yeux. L’audit met en évidence une série de fautes lourdes et révèle une mécanique plus large : le non-respect des règles phytosanitaires, l’absence de documents obligatoires, des contrôles incomplets, une violation du code des marchés publics, le recours à des contrats de gré à gré.

Au total, l’État a engagé 27,6 milliards d’ariary (5,7 millions d’euros) dans des opérations menées en dehors des procédures légales. Aujourd’hui, les conséquences dépassent le cadre administratif. Sur le terrain, des variétés locales de riz, comme le Tsemaka ou le Makalioka, ont été contaminées dans plusieurs zones rizicoles par ce nouveau pathogène, « faisant peser un risque réel sur la production nationale », confirment des scientifiques. Une maladie qui vient s’ajouter à une autre, déjà très problématique : la bactériose vasculaire, déjà bien répandue sur le territoire national.

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La Cour recommande la destruction des stocks de semences encore existants, un renforcement urgent des contrôles et des sanctions contre les personnes impliquées. Mais une question demeure : comment une chaîne entière de décision a-t-elle pu ignorer, ou contourner, autant de garde-fous ?

Contactée, l’ex-secrétaire d’État, qui avait à l’époque vanté cette opération au micro de RFI, n’a pas répondu à nos questions.

Dans une note verbale émise par la Présidence de la Refondation le 20 mars, le colonel Mickael Randrianirina a ordonné des poursuites judiciaires contre « toutes les personnes pour lesquelles il existe des charges et des preuves de participation à ces faits ». Mais dans un contexte de fortes tensions avec l’ancien régime, à l’origine du programme, une interrogation subsiste encore : ces sanctions permettront-elles d’établir l’ensemble des responsabilités, ou s’inscriront-elles dans un règlement de comptes politique ?

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