dimanche, août 2

Elles s’appellent Mama Moyalo, Mâ Bileko, Yâ Moukiétou, Batatou, Bilala, Itela, Laurentine, Iyissou, Anne-Marie, Atareta, Mama Asselam, Mouanda et Mama Kondy. Elles sont les treize protagonistes de Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala. Elles sont quatorze avec le personnage central de Méréana, érigée en porte-parole du groupe.

« Casseuses de cailloux » dans une carrière au bord du fleuve, ces femmes viennent d’horizons divers. Certaines sont des bourgeoises déclassées, d’autres proviennent des rangs plus modestes de la société, mais toutes ont en commun des vies marquées par des privations, des guerres, des violences sexuelles et domestiques, l’oppression au travail et dans la famille. Spoliées, endeuillées, abandonnées, ce sont de jeunes filles, épouses, mères, veuves… Elles sont réunies dans une lutte commune et implacable contre la société patriarcale et capitaliste. Elles disent leur révolte et veulent prendre en main leur destin. Parviendront-elles à relever le défi, tel est l’enjeu de ce roman.

L’action ici se déroule dans un pays d’Afrique qui n’est pas nommé, mais qui ressemble furieusement au Congo, le pays d’origine de l’auteur. Un pays situé au bord d’un grand fleuve. Dans les pages du roman aussi, le fleuve n’est jamais très loin, son grondement servant de toile de fond aux contestations et combats des femmes que l’auteur met en scène. L’Histoire est en marche pour les femmes du fleuve nées dans un continent misogyne, sans doute le « pire endroit pour une femme sur cette planète », qui « donne toujours l’avantage aux hommes » !

Guerre civile congolaise

Photo de groupe au bord du fleuve est le cinquième roman sous la plume d‘Emmanuel Dongala. Né en 1941, scientifique de formation, le Congolais s’est fait connaître en publiant son premier roman Un fusil dans la main, un poème dans la poche (1973), un roman historique sur les maquis de l’Afrique australe. Ce premier opus sera suivi, entre autres, du remarquable Johnny chien méchant (2002). Ce roman, porté à l’écran, met en scène le drame des enfants-soldats africains. Il puise sa matière dans la guerre civile congolaise des années 1990 que l’auteur a dû lui-même fuir, avant de s’exiler aux Etats-Unis. C’est pendant cet exil américain que Dongala a écrit Photo de groupe au bord du fleuve.

« L’idée de ce roman sur les femmes était née alors que je fuyais la guerre civile, se souvient l’écrivain. Pendant ma longue odyssée à travers la forêt tropicale en compagnie d’autres Congolais qui fuyaient la guerre comme moi, je me suis rendu compte combien cette traversée était particulièrement difficile pour les femmes. Alors que nous les hommes, nous marchions pratiquement les mains dans les poches, la marche des femmes était ralentie par les bébés sur le dos et des provisions sur la tête. Elles devaient aussi s’occuper de la nourriture et puis, quand on était attaqué par des soldats ennemis, ce sont encore les femmes qui étaient les premières victimes. Elles étaient systématiquement violées, humiliées, parfois sous les yeux de leurs enfants. Je me souviens de m’être alors dit que je devais rendre hommage à ces femmes en racontant un jour ce qu’elles ont subi pendant la guerre civile et comment elles s’en sont sorties la tête haute.»

« Casseuses de cailloux »

Si, aux dires de son auteur, la genèse de Photo du groupe au bord du fleuve date de la guerre civile congolaise, ce roman ne raconte pas la guerre civile, mais un combat autrement plus essentiel au développement de la société congolaise. Il s’agit du combat des femmes pour la reconnaissance, la justice et la dignité. Ce combat est incarné dans le roman par les quatorze héroïnes du roman, toutes des « casseuses de cailloux ». Dans une carrière au bord du fleuve, sous le soleil tropical, ces femmes mènent une vie de forçat à concasser du matin au soir des blocs de pierre à coup de marteaux et de pilons. En attendant que les clients viennent acheter les gravillons qui servent à la fabrication du béton armé et à la construction des routes.

Or, vendre les sacs de gravier à 10 000 francs CFA n’est pas très rémunérateur. Cela ne permet pas aux ouvrières de la carrière de subvenir aux besoins de leur famille. Alors, profitant de l’augmentation de la demande à la suite de la décision du gouvernement de construire un nouvel aéroport, elles décident de doubler le prix des sacs. Mais elles sont loin d’imaginer l’ampleur de la réaction que leur décision va provoquer. Le renchérissement des graviers devient une affaire d’Etat entraînant l’intervention de la police et du gouvernement à son plus haut niveau.

Rien n’est épargné à ces femmes : intimidations, confiscations, violences physiques et morales, fusillade, arrestations. Organisées en groupe d’intérêts, solidaires les unes des autres, elles ne se laissent pas faire. Sous le leadership de Méréana, elles manifestent contre les violences policières qui s’abattent contre elles, médiatisent leurs luttes, tout en négociant avec le gouvernement.

Or, pour le pouvoir, ce mouvement des femmes tombe mal car il coïncide avec la tenue dans la capitale d’une rencontre sur la condition féminine avec au programme la présence des épouses des principaux chefs d’Etats africains. La crainte de perdre la face sur le plan international pousse le gouvernement à interdire les manifestations des casseuses et à appeler leurs leaders à surseoir à leurs exigences en attendant la fin du rendez-vous international. Mais les grévistes de la carrière du fleuve ne laissent pas les manœuvres du pouvoir entamer leur détermination. C’est le bras de fer…

On ne dévoilera pas ici l’issue de la lutte. Le lecteur devra aller jusqu’aux dernières pages pour comprendre le sens du titre programmatique du roman.

Photo du groupe au bord du fleuve est l’un des plus beaux romans du Congolais Emmanuel Dongala (Actes Sud 2010)

« Germinal africain »

Lors de la parution en 2010 de Photo de groupe au bord du fleuve, la critique avait parlé de « Germinal africain ». Il y a en effet du Zola dans ce roman, mais aussi peut-être du Sembène Ousmane. La grève des « casseuses de cailloux » fait penser à à la grève des cheminots du Dakar -Niger que raconte magistralement le romancier sénégalais dans son roman Les Bouts de bois de Dieu, inscrivant son récit de lutte anticoloniale dans la belle tradition du roman social et humaniste.

Tel est aussi manifestement le souci du Congolais qui aime répéter qu’il a conçu son roman comme un « hommage », voir comme une « ode » aux Congolaises. Cette ambition féministe justifie l’organisation du Photo de groupe au bord du fleuve comme une série de portraits de femmes composés de flashbacks et de récits enchâssés, mettant en relation les combats des unes et des autres. Ces portraits tissent en creux à leur tour le contexte social contre lequel les protagonistes du roman s’élèvent, prenant en charge leur destin et refusant d’accepter d’être commodifiée.

Photo du groupe au bord du fleuve est aussi un roman éminemment moderne, comme en témoigne sa narration rythmée par la radio et les nouvelles calamiteuses en provenance de l’Afrique et du monde, mettant en perspective la thématique de la condition féminine au cœur du roman. La modernité de la narration d’Emmanuel Dongala est signifiée également par le choix qu’a fait l’auteur de narrer son récit à la deuxième personne du singulier, abolissant ainsi la distance qu’instaure la narration classique omnisciente à la troisième personne pour mieux pénétrer l’intimité des personnages et appréhender le sens de leurs gestes et leurs mouvements.

C’est sans doute cette narration efficace, à la trame serrée et réaliste, qui a valu en 2011 à Photo du groupe au bord du fleuve le prix Ahmadou Kourouma dont le jury souligna l’esprit d’indépendance et la lucidité de l’auteur primé.  


Photo de groupe au bord du fleuve, par Emmanuel Dongala. Actes Sud. 2010, 336 pages, 22,80 euros (disponible en poche)   

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