mardi, mars 10

Alors que le prix du baril de brut a franchi la barre symbolique des 100 dollars lundi 9 mars, neuf jours après le début des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, une petite île du golfe Persique apparaît dans certains scénarios évoqués à Washington : Kharg. Située à moins de 25 kilomètres des côtes iraniennes et à environ 480 kilomètres au nord du détroit d’Ormuz, cette bande de terre de huit kilomètres de long abrite le principal terminal pétrolier du pays.

L’île abrite les installations de stockage et de chargement du pétrole acheminé par oléoducs depuis les grands champs pétrolifères du sud-ouest iranien, notamment Ahvaz, Marun et Gachsaran. Principal débouché : la Chine.

Le site américain Axios a rapporté samedi 7 mars que des responsables américains avaient évoqué plusieurs options pour accentuer la pression sur Téhéran. Outre une éventuelle opération visant à sécuriser le stock d’uranium hautement enrichi iranien, la possibilité de prendre le contrôle de l’île aurait également été discutée.

« Il faut détruire toutes les infrastructures énergétiques sur l’île de Kharg pour mettre l’économie iranienne à genoux », a lancé le même jour l’ex-Premier ministre israélien Yaïr Lapid.

Maillon essentiel de l’économie pétrolière iranienne

« Entre 90 et 95 % des exportations iraniennes de pétrole passent par l’île de Kharg, explique Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Bombarder cette île ou en prendre le contrôle reviendrait tout simplement à empêcher l’Iran d’exporter son pétrole. »

Le secteur pétrolier iranien, qui représente 50 milliards de dollars, selon le spécialiste de la prospective énergétique et géopolitique des ressources naturelles, reste l’une des principales sources de revenus du pays. « Une large partie de ces ressources est contrôlée par les Gardiens de la Révolution, et cela finance l’appareil sécuritaire et militaire du régime. Donc si les exportations iraniennes via l’île de Kharg sont paralysées, c’est le régime, potentiellement, qui est paralysé », estime le chercheur.

Malgré les sanctions internationales, l’Iran continue de produire environ quatre millions de barils de pétrole par jour et d’en exporter en moyenne entre un et un million et demi, selon les données de la société spécialisée Kpler.

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Mais dans les jours précédant les frappes américano-israéliennes, Téhéran a fortement accéléré ses chargements depuis Kharg. Selon une note de JP Morgan citée par Reuters, les exportations ont dépassé trois millions de barils par jour entre le 15 et le 20 février, soit près du triple du rythme habituel.

Cible stratégique

L’importance stratégique de Kharg n’est pas nouvelle. Dans une note déclassifiée datant des années 1980, la CIA décrivait déjà les installations pétrolières de l’île comme « les plus vitales du système pétrolier iranien », essentielles au fonctionnement de l’économie et au financement de l’effort de guerre contre l’Irak.

Pendant la guerre Iran-Irak, l’île avait été régulièrement visée dans ce que l’on a appelé la « guerre des pétroliers », lorsque les deux camps tentaient de perturber les exportations énergétiques de leur adversaire. Les installations avaient été endommagées mais rapidement reconstruites.

Pour l’instant, l’île reste toutefois épargnée par les frappes. « Les États-Unis et Israël n’ont peut-être pas voulu bombarder l’île de Kharg pour ne pas exacerber les tensions sur les marchés pétroliers. Car on sait qu’à chaque fois que l’on touche une infrastructure pétrolière dans le Golfe, cela provoque une hausse des prix », commente Emmanuel Hache.

Alors que le détroit d’Ormuz est largement bloqué et que le trafic maritime dans la région est très réduit, Bloomberg indiquait encore samedi 7 mars que des superpétroliers continuaient de se charger sur l’île et qu’une poignée de tankers iraniens avaient franchi le détroit sans problème ces derniers jours.

Risque d’escalade

Outre la pression économique, l’île pourrait également présenter un intérêt comme point d’appui militaire dans certains scénarios, estime Emmanuel Hache : « On pourrait même imaginer que les États-Unis puissent protéger une partie de leur flotte autour de l’île, qui servirait un peu de paravent pour la marine américaine. »

Une attaque directe contre Kharg pourrait aussi provoquer une escalade majeure dans la région. Samedi, pour la première fois depuis le début de la guerre, Israël a frappé des infrastructures pétrolières iraniennes à Téhéran. Mais dimanche, le secrétaire à l’Énergie américain, Chris Wright, a affirmé que les États-Unis n’entendaient pas viser les infrastructures énergétiques iraniennes.

Une hypothèse jugée peu probable. « Les Américains et les Israéliens n’ont aucun intérêt à détruire des installations pétrolières, estime le consultant spécialiste de l’énergie Jean-Pierre Favennec. Les Iraniens pourraient, en représailles, frapper les infrastructures pétrolières des autres pays du Golfe. »

Une analyse partagée par JP Morgan, citée par Reuters : « Une frappe directe mettrait immédiatement un terme à la majeure partie des exportations de brut iranien, ce qui déclencherait probablement de graves représailles dans le détroit d’Ormuz ou contre les infrastructures énergétiques régionales. » Un risque qui fait, pour l’heure, des infrastructures pétrolières de la région un instrument de dissuasion mutuelle.

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