- Cinq ans après « Illusions Perdues », le réalisateur Xavier Giannoli signe un retour magistral avec « Les Rayons et les Ombres », en salles ce mercredi.
- Un drame historique qui raconte la descente aux enfers du patron de presse Jean Luchaire et de sa fille comédienne sous l’Occupation.
- Jean Dujardin et Nastya Golubeva sont exceptionnels dans cette fresque d’une troublante actualité.
Pour justifier le titre de son nouveau film, inspiré d’un recueil de poèmes de Victor Hugo paru en 1840, le réalisateur Xavier Giannoli cite le vers suivant : « Tout l’homme sur la terre a deux faces, le bien et le mal / Blâmer tout, c’est ne comprendre rien / Le même être est victime et bourreau tour à tour. »
Les Rayons et les Ombres
, c’est d’abord le destin de Jean Luchaire, patron de presse pacifiste durant l’entre-deux-guerres, avant d’être fusillé à la Libération, reconnu coupable d’avoir collaboré avec les nazis durant l’Occupation en profitant de son amitié avec l’ambassadeur Otto Abetz. Mais c’est aussi la malédiction de Corinne, sa fille chérie, star montante du cinéma français à la fin des années 1930, avant de tomber en disgrâce, entraînée malgré elle dans le tourbillon de l’Histoire.
Cinq ans après avoir adapté
Illusions Perdues
de Balzac, sept César à la clé, Xavier Giannoli n’a pas cédé à la facilité. À bien des égards, Les Rayons et les Ombres
est son film le plus ambitieux, le plus complexe, le plus risqué peut-être. Certainement pas le moins réussi. Le spectateur a beau connaître le destin funeste de son principal protagoniste dès les premières minutes, on ne s’ennuie pas un seul instant devant cette fresque historique de 3 heures 19. D’abord parce que le scénario coécrit par Jacques Fieschi porte un regard rare, sinon inédit sur la Seconde Guerre mondiale à l’écran. Le conflit militaire hors-champ, la caméra se focalise sur ces Français qui ont pactisé avec l’ennemi au moment où d’autres rejoignaient la Résistance. Ont-ils agi par conviction ou par intérêt ? Ignoraient-ils véritablement l’horreur des camps de concentration ? Et nous, qu’aurions-nous fait à leur place ?
À toutes ces questions, Xavier Giannoli refuse de répondre façon définitive, préférant maintenir le trouble jusqu’au bout. Dans la peau de Luchaire, Jean Dujardin livre sa performance la plus magistrale depuis J’accuse
de Roman Polanski. À la fois lâche et charismatique, faible et flamboyant, il se régale des contradictions d’un homme qu’on a bien du mal à détester en raison de son amour inconditionnel pour sa fille. Ce qui nous amène à Nastya Golubeva, une révélation de dingue. Magnétique, la fille du réalisateur français Leos Carax et de la comédienne russe Katerina Golubeva confère à Corinne Luchaire un mélange de grâce et de sensualité qui aurait presque justifié un film à lui tout seul. N’oublions pas l’excellent comédien allemand August Diehl. Celui qui incarnait déjà un SS il y a dix-sept ans dans le déjanté Inglourious Basterds
de Tarantino apporte toute la subtilité nécessaire à Abetz, intellectuel francophile perverti par l’idéologie nazie.
À l’heure où certains responsables politiques seraient tentés de remettre en question le modèle de financement du cinéma français dans les années à venir, on ne peut que se réjouir de le voir donner naissance à une œuvre de cette envergure. Dans la forme, Les Rayons et les Ombres
est un grand spectacle qui en met plein la vue grâce à une reconstitution fastueuse mais jamais gratuite. Sur le fond, c’est une fiction sans compromis qui trouve des échos troublants avec l’actualité, de la montée des extrêmes partout dans le monde, à la manière dont la fabrique de l’information peut être détournée de la recherche de la vérité afin de servir les desseins les plus sombres. Le meilleur film français de l’année ? Possible. Le plus important ? Certainement.
>> Les Rayons et les Ombres
de Xavier Giannoli. Avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl. 3 heures 19. En salles mercredi




