- Assembler un million de neurones artificiels.
- La physicienne Julie Grollier s’inspire du fonctionnement de notre cerveau pour imaginer de nouveau composants informatiques plus performants et moins gourmands en énergie.
- Elle retrace son parcours dans des grandes écoles et laboratoires très masculins.
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Avec Elles
Nanotechnologies, neurosciences, physique quantique, science des matériaux, électronique, mathématiques, informatique… De nombreuses disciplines se mêlent en permanence dans les réflexions de Julie Grollier. Lorsqu’elle arrive à Paris de sa Normandie natale, elle raconte à TF1info se retrouver au cours de ses études quasiment seule au milieu d’une foule de garçons : « Nous n’étions que trois filles dans une classe de quarante-deux. Ce n’était pas facile. Je ne savais pas trop ce que je voulais faire. Je souffrais du syndrome de l’imposteur. Les garçons disposaient d’un internat au contraire des filles qui en étions privées. Je trouvais ça injuste. »
La Normande suit ensuite un cursus de mathématique et physique à l’École supérieure d’électricité. Elle entre ensuite à l’école Normale Supérieur de Cachan où elle soutient une thèse sur le « renversement d’aimantation par injection d’un courant polarisé en spin ». Ce phénomène de spintroniques permet de contrôler par un courant électrique la direction d’une aimantation dans des nano-objets. « Le magnétisme modifie la façon dont l’électricité circule. Un aimant retient tout seul pendant très longtemps sa direction et engendre une forme de mémoire »
, décrit la chercheuse.
Des serveurs inspirés du cerveau humain
Depuis 2015, la physicienne dirige une équipe au sein de l’Unité mixte de physique entre le CNRS et l’entreprise Thales. Objectif : créer des ordinateurs dont les processeurs neuromorphiques s’inspirent du fonctionnement des neurones biologiques du cerveau. « Nous avons commencé par réussir à faire fonctionner une dizaine d’éléments dans un tout petit réseau. Pour que ce soit utile, il faut incorporer des millions d’éléments. Nous savons que c’est possible parce que les composants existent en très grande quantité sur des puces mémoires. »
Faire progresser des cartes graphiques et des algorithmes implique d’alimenter de plus en plus de serveurs. Or, cette boulimie engendre une consommation d’électricité exponentielle : « Ces dispositifs coûtent cher et posent des problèmes environnementaux. Mon travail consiste à repenser la conception des serveurs pour diminuer leur consommation. Notre cerveau consomme 100 à 1.000 fois moins d’énergie que l’intelligence artificielle. C’est un très bon support : il y a peu de différence entre un algorithme et des synapses. »
Médaille d’argent du CNRS, prix de l’Académie des sciences, femme scientifique de l’année… La chercheuse vient également de remporter le prix de l’inventeur Marius Lavet : « C’est un beau métier, stimulant intellectuellement avec des professionnels passionnés. Cette reconnaissance nous permet de communiquer ce que l’on fait auprès du grand public ».
Les normes sociales font que les filles se désintéressent de ce genre de sujet et très vite à l’école, on apprend que les garçons sont les meilleurs en math
Les normes sociales font que les filles se désintéressent de ce genre de sujet et très vite à l’école, on apprend que les garçons sont les meilleurs en math
Julie Grollier, physicienne
En 2021, Julie Grollier coécrit une bande dessinée pour enfant « Estelle et Noé à la découverte des intelligences artificielles », aux éditions Mille Pages. « Pour moi, nous trouvons notre voie dès l’enfance. Il faut exposer les tout-petits à la physique et à ce qu’il se fait aujourd’hui. Les normes sociales font que les filles se désintéressent de ce genre de sujet et très vite à l’école, on apprend que les garçons sont les meilleurs en math. »
Entre les pages, les héros parlent de robot, d’ordinateurs, de langage binaire, d’éthique ou de neuroscience. « Personne ne comprend ce que je fais dans ma famille. J’avais envie de partager ce que je faisais avec mes neveux et leur raconter mes recherches. »
La chercheuse aborde également sans détour la pression du milieu académique et ses problèmes de financement. « Chacun doit trouver son équilibre vie professionnelle vie privée. L’exigence et l’élitisme créent des attentes : pour devenir un chercheur de très haut niveau, il faut travailler H 24. Cela n’a rien de facile avec un enfant. »
Les mentalités changent et la scientifique reconnaît qu’il devient plus facile de s’imposer : « L’éducation autour des biais inconscients porte ses fruits. Lorsque je suis arrivée dans mon laboratoire, j’étais la seule femme. Les femmes restent largement minoritaires : aujourd’hui, nous représentons 10 à 15% des effectifs. Le CNRS fait des efforts pour nous faciliter la vie ».
Intégrer les femmes reste un défi pour les métiers scientifiques et de la tech. D’après une étude de l’INSEE, les femmes n’occupent qu’un quart des emplois dans le numérique et l’intelligence artificielle en France. Conscient de cette fracture, le Groupe TF1 lance la deuxième édition de Girl@tech. Quatre-vingts lycéennes et collégiennes de la région parisienne participent à des ateliers autour de l’utilisation des données et des algorithmes. La créatrice de contenu Estherium, qui vulgarise l’IA sur les réseaux sociaux, endosse le rôle de marraine d’honneur.




