samedi, janvier 31

Des fans « en folie, comme s’il y avait les Beatles ». Un soir d’hiver, devant le Culture Square Theatre de Shanghai, une horde de spectateurs accourt pour tenter de décrocher un autographe des comédiens à leur sortie des loges du grand auditorium, où la représentation de Roméo et Juliette vient de s’achever.

Comme chaque soir depuis octobre, et pour quelque 92 représentations, la comédie musicale française triomphe. Comme elle, les spectacles musicaux hexagonaux connaissent une nouvelle vie en Chine, depuis plus de deux décennies.

Roméo et Juliette donc, mais aussi Notre-Dame de Paris, Mozart l’opéra rock, Molière, Le Rouge et le Noir, Don Juan ou Les Misérables en ont fait autant depuis le début des années 2000. Et y ont triomphé, en français s’il vous plaît.

La comédie musicale de Luc Plamondon et Richard Cocciante inspirée du roman de Victor Hugo y a été jouée une dizaine de fois depuis 2001, année de son premier voyage. « Au début, on était un peu des pionniers et des aventuriers », se souvient Nicolas Talar, qui raconte avoir répondu à l’invitation de programmateurs et de théâtres locaux.

« On a commencé à exporter Notre-Dame de Paris en 2001 avec une petite série de représentations au Palais du peuple à Pékin et à l’Opéra de Shanghai à l’hiver 2001″, retrace le producteur, assurant que « c’est Notre-Dame de Paris qui a ouvert la voie à tous les autres spectacles ».

Vingt-cinq ans plus tard, ce succès se poursuit. Notre-Dame de Paris a reposé ses valises à Shanghai ce jeudi 29 janvier et y joue jusqu’au 15 février. À peine rentrée d’une tournée en Chine, la troupe de Roméo et Juliette se produit à Taiwan jusqu’au 8 février 2026. Mozart l’opéra rock tournait encore en Chine l’été dernier, quand Molière, l’opéra urbain, dernier spectacle de Dove Attia, en revient tout juste, après quatre mois de tournée.

« Ils viennent tous les soirs »

Un succès dont on parle peu et qui peut surprendre. Mais pourquoi cela marche-t-il autant? « C’est une question qu’on me pose depuis 25 ans, et j’avoue que je peux donner des généralités qui ne seront pas la vérité parce que je n’ai aucune idée pourquoi », concède Daniel Lavoie, « connu en Chine depuis très longtemps à cause de Notre-Dame de Paris. »

« Quand les gens viennent voir le spectacle, ils sont heureux, ils repartent heureux et ils reviennent. Il y a beaucoup de fans qui achètent des billets pour tous les concerts, ils viennent tous les soirs », ajoute l’artiste québécois, comparant cet engouement à « un effet un peu de drogue. » « Ils sont très fans dans l’âme, les Chinois », confirme Laura Presgurvic, productrice et metteuse en scène de Roméo et Juliette, en pleine tournée en Asie.

Rimes, une jeune femme de 18 ans originaire de Pékin, contactée sur Instagram, explique s’être réfugiée dans nos comédies musicales « à cause de la pression sociale » qui lui est infligée par le système éducatif et le monde du travail en Chine. « L’absence d’éducation artistique dans le pays contribue à une atmosphère parfois morose au sein de notre société. Or, la comédie musicale française nous offre une bouffée d’air frais », avance celle dont le compte Instagram ne compte que des publications dédiées à ses spectacles préférés.

« Rockstars »

Chaque représentation, de Pékin à Shenzhen en passant par Shanghai, les spectacles français remplissent des salles de 2.000 places en moyenne. « C’est plein tous les soirs, s’étonne Daniel Lavoie. Je ne sais pas si j’oserais appeler ça une hystérie, mais un engouement, un engouement très fort. » Après l’une de ces tournées asiatiques, Nicolas Talar se remémore avoir « eu l’impression de produire les Beatles ». Les fans vont jusqu’à prendre des cours de français pour comprendre leur comédie musicale préférée.

« Les Chinois apprennent le français, beaucoup me l’ont dit, pour pouvoir comprendre Notre-Dame de Paris. Il faut le faire! », raconte Daniel Lavoie, qui s’étonne encore d’entendre des fans entonner Le temps des cathédrales, à la fin du spectacle, quasiment aussi fort que les Français au Palais des Congrès. » Et sans avoir besoin des sous-titres, diffusés sur des écrans dans la salle.

À la conquête de l’Est, c’est bien de l’or qu’ont trouvé les productions de comédies musicales. Les salles sont toujours combles et les comédiens érigés au rang d’idoles.

« Je suppose qu’on pourrait dire rockstars », avance Daniel Lavoie, qui décrit « un accueil très chaleureux et très gratifiant. »

Les fans n’hésitent pas à témoigner leur affection aux artistes. « On reçoit toutes sortes de choses, des calendriers, des cartes, des animaux empaillés, énumère Daniel Lavoie. Je crois qu’il y a une tradition ici qui fait que si on demande un autographe, il faut, en échange, donner quelque chose. On se retrouve souvent avec des grosses quantités de cadeaux. »

Rimes est l’une de ces fans que rien n’arrête. Ni la barrière de la langue, ni la distance. Elle a découvert Roméo et Juliette, ainsi que Notre-Dame de Paris, sur YouTube et depuis, elle raconte « être totalement tombée amoureuse » de ces deux spectacles, qu’elle a vus respectivement cinq et quatre fois, en Chine.

Tasses personnalisées, porte-clefs… Elle a fabriqué elle-même plusieurs cadeaux pour les offrir aux comédiens de Roméo et Juliette. Avec ses amies, elle suit d’ailleurs le spectacle et ses artistes de ville en ville, plusieurs d’entre elles ayant assisté à une quarantaine de représentations.

De Vérone à Shanghai

En 2023, à l’occasion d’une énième tournée asiatique, la production de Roméo et Juliette, de la haine à l’amour, spectacle créé en France par Gérard Presgurvic en 2001, rappelle même les amants maudits originaux, Cécilia Cara et Damien Sargue.

De quoi rendre les fans « encore plus heureux », se réjouit Laura Presgurvic, qui accompagne le show depuis huit ans. Même si, elle le concède, Roméo et Juliette a toujours été un succès en Chine.

« Les fans sont en délire, le spectacle cartonne. En Chine, c’est blindé depuis 25 ans, c’est incroyable », souligne la fille du créateur de la pièce inspirée du chef d’œuvre de William Shakespeare.

La clé du succès? « C’est un spectacle qui parle au cœur de tous. Les chansons sont universelles. Des amours contrariées pour une raison raciale, sociale, un schéma social, malheureusement, c’est complètement d’actualité », explique Laura Presgurvic, soulignant que, malgré quelques petits ajustements, le spectacle est le même que sa version originale: « mêmes chansons, mêmes arrangements, les Capulet en rouge, les Montaigu en bleu, c’est le même ADN partout. »

Comme pour Notre-Dame de Paris, les fans connaissent le spectacle par cœur. Ils l’ont découvert sur YouTube, où Roméo et Juliette est disponible en intégralité. Au point de chanter Aimer, à tue-tête, à chaque représentation.

Soft power français

Tourner en Asie est donc le moyen de faire durer le plaisir et la rentabilité d’une comédie musicale.

« Le fait de pouvoir tourner à l’international, ça donne une vie beaucoup plus longue au spectacle », souligne Nicolas Talar, producteur de ‘Notre-Dame de Paris’.

Si les coûts de production sont sensiblement les mêmes qu’en France, il faut tout de même héberger et transporter toute une troupe, souvent composée de plusieurs dizaines de personnes.

Les chanteurs, danseurs et comédiens sont rémunérés comme en France, en fonction de leur statut d’intermittent du spectacle, en cachets, et s’engagent souvent pour plusieurs mois d’affilée.

Mais les Français ne sont pas les seuls à s’être lancés à la conquête du continent asiatique. Les productions de Broadway y tournaient déjà, mais elles ont été détrônées. « En Chine, on a pris la place des spectacles américains », se félicite le producteur Nicolas Talar.

Qui aurait pu croire qu’un jour, les comédies musicales tricolores seraient une pierre angulaire du soft power français et de la francophonie? « On rencontre souvent des ambassadeurs qui sont très contents de ce qu’on fait pour eux », se félicite Nicolas Talar.

Et le succès va au-delà de la Chine. En 2022 par exemple, Notre-Dame de Paris avait également triomphé à Broadway, berceau américain mythique de la comédie musicale, quand le spectacle Roméo et Juliette a tourné des années en Russie, en Europe de l’Est, et au Japon. Les Français auraient pu décrocher le titre de « rois du monde », comme le chantait Damien Sargue.

Article original publié sur BFMTV.com

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