Ils ont passé des semaines à s’entretuer, s’insulter, s’engueuler, mais ont fini par se retrouver. Au pied du mur, des candidats de gauche dans plusieurs grandes villes de France font liste commune au second tour des élections municipales malgré les brouilles passées. « On jette les rancunes à la rivière », a coutume de dire Jean-Luc Mélenchon en pareille circonstance.
Certes les différences sont parfois trop grandes, et les désaccords insurmontables. C’est le cas à Paris, où Emmanuel Grégoire (PS) et Sophia Chikirou (LFI) s’affronteront dimanche prochain. Mais presque partout ailleurs (Lyon, Marseille, Toulouse, Limoges, Nantes, Clermont-Ferrand, Le Havre…), les électeurs de gauche n’auront qu’un bulletin de vote. Une situation pas si incongrue au regard de la longue histoire du camp progressiste, qui a toujours eu pour habitude de se retrouver au second tour, mais déroutante au regard de la guerre fratricide de ces dernières semaines.
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La droite et l’extrême droite n’ont pas manqué de relever l’ironie de ces fusions. « Quelle bande de tartuffes », a moqué le patron de LR Bruno Retailleau, conscient que ces rapprochements à gauche obstruaient les chances de victoire de sa famille politique. Ainsi à Toulouse, ville dirigée par la droite depuis 2014, l’alliance PS-LFI rend crédible l’hypothèse d’une bascule à gauche. Même chose à Limoges. « La gauche la plus hypocrite de la Terre », a aussi fustigé Marine Le Pen.
Si la hache de guerre semble avoir été (partiellement) enterrée entre partenaires de gauche, les fusions d’entre-deux-tours relancent l’éternel débat sur le périmètre de l’union et ravivent des désaccords anciens. Il n’est pas surprenant de voir le député PS Jérôme Guedj regretter que « les accords locaux abîment la parole républicaine ». L’ancien disciple de Jean-Luc Mélenchon dit craindre que ces accords soient « contre-productifs ». Auprès du Monde, il affirme même : « On ne peut pas composer avec des gens qui veulent vous éradiquer ».
L’aile droite du PS, opposée à toute alliance avec La France insoumise, n’a pas changé de position. Et assume de prendre le risque de perdre certaines villes, pourvu que la « clarté » soit au rendez-vous. Beaucoup de militants de gauche n’ont pas oublié les mots du maire de Paris Centre Ariel Weil, qui affirmait en décembre : « Plutôt perdre Paris que s’allier avec LFI ». La tonalité est la même pour François Hollande, Carole Delga ou Raphaël Glucksmann, qui refusent par exemple de soutenir la liste d’union de la gauche à Toulouse. L’eurodéputé a même décidé d’exclure tous les membres de son mouvement, Place Publique, qui s’associeraient avec La France insoumise.
« Pas de gauche irréconciliable »
Toutes ces positions sont essentiellement guidées par la volonté de se démarquer du mouvement de Jean-Luc Mélenchon et de faire la démonstration que la gauche sociale-démocrate peut exister par elle-même. Pas anodin dans la perspective de 2027. Raphaël Glucksmann ne manque d’ailleurs pas de faire le lien entre les tractations actuelles et l’élection présidentielle à venir. « Je ne peux pas aller à une primaire avec des gens qui seront prêts à chaque élection à faire un accord avec LFI », a-t-il affirmé ce mardi sur franceinfo en référence aux Écologistes, qui appellent à l’union la plus large à gauche, incluant donc La France insoumise. L’ancien essayiste croit toujours en ses chances d’incarner le centre gauche, aidé par d’ex-macronistes déçus et des socialistes hostiles au rapprochement avec la gauche radicale.
En réalité, la séquence actuelle renforce les partisans de l’unité. Avec des alliances dans la quasi-totalité des métropoles (hors Paris, Marseille et Rennes), la gauche montre qu’elle est forte quand elle est unie. « Il n’y a pas de chemin pour les gauches irréconciliables : cette idée est battue dans les urnes », assure le député Alexis Corbière. François Ruffin est allé plus loin : pour accréditer l’idée que seule l’union est efficace, l’ex-reporter s’est mis dans la peau d’un commentateur sportif. Casque sur les oreilles, micro en main, il s’est réjoui dans une courte vidéo façon multiplex publiée sur les réseaux sociaux : « Mais quel match fou, fou, fou ! Des buts partout ! Fusions 6 – Division 0. Ah, que c’est bon, la gauche qui se rassemble ! »
Défendre la primaire
Chez les Écologistes, Marine Tondelier appelle tout le monde « à la désescalade ». « Si nous sommes intelligents, beaucoup de villes de droite peuvent basculer à gauche », défend-elle, citant Lorient, Villepinte, Mulhouse, Amiens, Saint-Étienne, Limoges, Toulouse et Nîmes. Là encore, cet argumentaire appliqué aux municipales vaut (surtout) à la présidentielle. Car les « unitaires » profitent de l’occasion pour inviter tous les cadres de gauche à créer « un cadre commun pour 2027 ». Et quel serait ce cadre commun ? Une primaire, évidemment, prévue le 11 octobre et voulue par plusieurs mouvements tels que l’Après, Génération.s et Debout.
Pour les insoumis, à mi-chemin entre la stratégie solo et la volonté de s’inscrire malgré tout dans des cadres communs (en témoignent les mains tendues lancées dans la dernière ligne droite de la campagne), l’attitude dans cet entre-deux-tours est aussi révélatrice. Jean-Luc Mélenchon prend conscience que malmener ses potentiels alliés n’est pas payant. Et que s’il veut l’emporter dans un an, il lui faudra apparaître comme moins clivant à gauche. D’où la volonté d’apparaître (de nouveau) comme plus unitaire. Manuel Bompard, son lieutenant, a tenu cette corde-là sur le plateau du 20 heures de France 2 lundi soir. « Je vais consacrer toute mon énergie à mobiliser le peuple que j’appelle à voter massivement dimanche pour les listes de gauche qui changeront la vie des gens », a-t-il affirmé.
Après, comme souvent dans la maison insoumise, la boîte à gifles n’est jamais rangée très loin. Alors que la maire PS de Nantes a consenti à un accord avec LFI, l’architecte électoral du parti mélenchoniste, Paul Vannier, n’a pas résisté à la tentation de ressortir une archive montrant Johanna Rolland promettre de ne jamais parler avec les insoumis. Conclusion de ce très proche de Jean-Luc Mélenchon ? « Ne croyez jamais un socialiste ». Dimanche, dès la page des municipales tournée, les regards commenceront à se tourner inévitablement vers la présidentielle.
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