dimanche, mars 22

Les pays du Golfe dépendent en grande partie de toutes ces usines de dessalinisation pour leur consommation d’eau potable : jusqu’à 90% pour le Koweït, 86% pour Oman, 70% pour l’Arabie saoudite et 42% pour les Émirats arabes unis. En tout, elles alimentent près de 100 millions de personnes et de larges pans de l’industrie.

Surtout, ces usines sont des cibles relativement faciles à atteindre : elles sont construites en surface et ne disposent pas de capacités de défense aérienne propres, contrairement à d’autres sites sensibles. Mais si les sites de dessalement des pays du Golfe font l’objet de bombardements, une ligne rouge serait assurément franchie, estiment des experts de la région.

La réponse des Gardiens de la révolution et de l’armée iranienne ne pourrait pas rester sans réaction proportionnée – comme on l’a déjà vu ces derniers jours – car s’en prendre à l’eau, c’est priver les populations d’une ressource essentielle à la vie, mais aussi empêcher les hôpitaux de fonctionner et frapper l’industrie pétrolière, dont l’empreinte en eau est significative.

L’Iran se sait lui-même très vulnérable en matière d’alimentation hydrique. Il suffirait de peu pour que la coalition israélo-américaine annihile ses capacités hydrauliques, mises à mal par plusieurs années consécutives de sécheresse.

Les attaques contre l’eau sont peu fréquentes en temps de guerre mais elles ont fait leur apparition dans le conflit au Moyen-Orient. Une station de dessalement à Bahreïn a été endommagée le 8 mars par une attaque de drones iraniens, selon les autorités, au lendemain d’accusations iraniennes d’une frappe similaire sur l’île de Qeshm, en Iran, qui aurait affecté l’approvisionnement en eau de 30 villages.

Un rôle vital

Dans une région parmi les plus arides du monde et où la disponibilité de l’eau est dix fois inférieure à la moyenne mondiale selon la Banque mondiale, les usines de désalinisation ont un rôle vital pour l’économie et la consommation d’eau potable de ses millions d’habitants.

« Là-bas, sans eau désalinisée, il n’y a rien », résume Esther Crauser-Delbourg. Cela est particulièrement stratégique dans les grandes métropoles comme Dubaï et Ryad. « Le premier qui ose s’attaquer à l’eau déclenche une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu’on a aujourd’hui », prévient l’économiste de l’eau Esther Crauser-Delbourg, interrogée début mars par l’AFP.

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Déjà en 2010, une note d’analyse de la CIA affirmait que « la perturbation des installations de dessalement dans la plupart des pays arabes pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou matière première ». Et en 2008, le site Wikileaks révélait un câble diplomatique américain disant que « Riyad devrait évacuer dans un délai d’une semaine », dans le cas où l’usine de désalinisation de Jubail qui l’alimente, ou ses oléoducs, étaient « gravement endommagés ou détruits ».

Conséquences désastreuses

En cas d’attaque, les effets peuvent aller de perturbations ponctuelles à des conséquences beaucoup plus lourdes si la situation dure. « On va potentiellement voir des grandes villes en exode. Et puis des rationnements », imagine Esther Crauser-Delbourg, avec des effets en chaîne sur l’économie : tourisme, industrie, et centres de données, très consommateurs d’eau pour être rafraîchis.

Des garde-fous existent, tempère Philippe Bourdeaux, directeur de la zone déléguée Afrique/Moyen-Orient de l’entreprise française Veolia : les usines de désalinisation sont souvent interconnectées, ce qui peut limiter les conséquences de l’arrêt d’une seule usine, détaille-t-il. Il ajoute qu’elles ont en général plusieurs jours, de deux à sept, de consommation en réserve, de quoi contenir les pénuries tant que les pannes ne durent pas trop longtemps.

Outre les frappes, ces usines sont vulnérables aux coupures du courant qui les alimente et à d’éventuelles contaminations de l’eau de mer, notamment de marées noires, affirment plusieurs experts.

Quelques attaques contre des usines de désalinisation se sont produites au cours des dix dernières années: le Yémen et l’Arabie saoudite se sont mutuellement attaqués, et Gaza a subi des frappes israéliennes, rapporte le groupe de réflexion californien Pacific Institute qui tient un registre des conflits liés à l’eau. Avant 2016, il faut remonter à 1991 et la guerre du Golfe pour voir de telles attaques.

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