samedi, février 14

Ils sont devenus maires à une autre époque, celle où la ceinture de sécurité n’était pas obligatoire à l’arrière d’un véhicule et où l’on pouvait fumer à l’hôpital. Et pourtant, ces édiles, élus dans les années 1970 et 1980, sont indéboulonnables dans leur commune.

Leur âge? Plus de 70 ans, soit 3 ans de plus que l’âge maximal de départ à la retraite en France. Le recordman de l’Hexagone, Guy Delattre, dépasse même les 92 ans et se représente pour un dixième mandat dans sa commune de la Somme. Mais pour les concernés, il ne faudrait y voir aucune curiosité.

« Quand on a une passion pour sa ville, des attentes de nos concitoyens, on y retourne, c’est une évidence. Je n’ai eu aucune hésitation sur mon cas », assume le maire LR de Rueil-Malmaison Patrick Ollier (LR), 81 ans au compteur et probablement réélu pour un cinquième mandat en mars prochain.

Même topo à Créteil. Dans la préfecture du Val-de-Marne, Laurent Cathala (PS) est devenu maire en 1977 quand Valéry Giscard d’Estaing était président de la République.

À l’époque, cet infirmier de 32 ans fait partie des plus jeunes édiles de France. Il a désormais 80 ans et n’a jamais quitté son fauteuil de l’Hôtel de ville en 5 décennies, y compris lorsqu’il a été secrétaire d’État sous François Mitterrand.

« 3 mandats soit 21 ans dans une commune d’une taille raisonnable et le respect de l’âge maximum de départ à la retraite à 67 ans, c’est déjà pas si mal quand même. Au-delà, ça devient pathologique », se moque gentiment un député de droite, lui-même longtemps élu municipal.

« Vous devenez presque comme le mari ou la femme des habitants »

Rien ne limite en effet le cumul des mandats dans le temps dans le code électoral. Si un maire est élu pour une durée de 6 ans, il peut sans aucun problème se représenter autant de fois qu’il le souhaite. Résultat: des dizaines de maires sont élus sans discontinuer depuis des années.

Premier élément pour l’expliquer: la prime aux sortants. Pas moins de 44% des maires élus en 2020 l’avaient déjà été au moins une fois. Et cet effet s’accélère encore en cas de multiples réélections.

« Plus vous êtes maire longtemps, plus les gens vous connaissent. Et puis, vous êtes sur les marchés, aux banquets des seniors, aux inaugurations. Vous devenez presque comme le mari ou la femme des habitants », plaisante un maire élu dans le Var depuis des années.

Seconde raison pour comprendre cette longévité: le temps nécessaire pour faire sortir les projets de terre. À en croire Max Vincent, maire (UDI) de Limonest près de Lyon depuis 1979, « les procédures sont de plus en plus complexes, le montage des dossiers et les demandes de subventions prennent un temps fou ».

Difficile de donner tort à ce maire de 75 ans. Pour quelques centaines de mètres de pistes cyclables, il faut compter en moyenne trois ans et demi entre le vote en conseil municipal, les appels d’offres et les travaux. Dans sa ville, cet élu a eu besoin de 5 ans pour doubler la capacité d’accueil de la crèche municipale, soit presque la durée de son mandat.

Dernier atout dans la manche: l’expérience. « On a une ville qui change beaucoup et on a besoin de gens qui connaissent les dossiers. Mine de rien, le mandat de maire est très technique et c’est une grande chance d’avoir des élus qui prennent du recul, qui vous montrent ce que vous, vous n’auriez pas forcément vu en étant plus jeune », défend Khalid Ait-Omar, adjoint au maire de Courbevoie (Hauts-de-Seine) aux côtés de Jacques Kossowski (LR), 85 ans et élu depuis 1985.

Abdos et course à pied

Face à de tels éléments, la question de l’âge ne serait-elle qu’un détail? Officiellement, tous les élus contactés jurent prendre grand soin de leur santé. « Deuxième dan de judo », le maire de Rueil-Malmaison Patrick Ollier, assure, lui, avoir « fait tous les examens de santé pour s’assurer de sa forme et ne serait jamais reparti au combat sans cette condition ».

L’octogénaire Jacques Kossowski, maire de Courbevoie donc, se met en scène sur Instagram, en train de faire des pompes, des abdominaux et de courir à petite foulée dans un stade municipal. Bref, pour se faire réélire, vaut mieux être capable de montrer qu’on reste actif et que l’on accuse relativement peu le poids des années.

Pour certains, l’âge et l’état de santé restent un sujet, à l’instar d’André Santini (UDI). Le maire d’Issy-les-Moulineaux, élu en 1980, avant l’arrivée de François Mitterrand à l’Élysée, a été hospitalisé pendant des mois, sans aucune sortie publique. De quoi chambouler les habitants habitués à le voir quasiment quotidiennement sur le terrain. Il est finalement réapparu publiquement début février, physiquement méconnaissable.

« Il est en très bonne forme intellectuelle et il est en train de se rétablir physiquement. Il est allant, plein de détermination », affirme l’un de ses maires-adjoints auprès de BFM.

La campagne de celui qui espère être réélu une huitième fois à la mairie est aussi remise en question par une enquête judiciaire pour agression sexuelle et harcèlement sexuel et moral.

« Quand vous êtes maire depuis aussi longtemps, le jour où vous vous arrêtez, c’est comme une petite mort. Donc évidemment que vous ne lâchez pas votre poste, que vous soyez toujours en forme ou non », reconnaît l’adjoint d’un élu indéboulonnable de la Drôme.

« Si j’avais pu, j’aurais arrêté »

Entre sacrifices familiaux, horaires à rallonge et statut social créé par le mandat de maire, raccrocher signifie aussi souvent une certaine solitude comme le reconnaissent certains maires à demi-mot.

Certains d’entre eux, pourtant, auraient bien aimé raccrocher mais, faute de volontaire, rempilent. C’est par exemple le cas du maire Marcel Defremont, élu de Busloup (sans étiquette) dans le Loir-et-Cher. « Si j’avais pu, j’aurais arrêté. Mais personne n’a envie d’y aller », lâche l’octogénaire qui approche des 90 ans.

Plusieurs de ces maires indéboulonnables préparent cependant leur succession et promettent de lâcher la barre à mi-mandat en laissant les clefs de la mairie à leur premier adjoint. C’est le cas par exemple de Gérard Weyn, maire à Villers-Saint-Paul dans l’Oise depuis 1983 et 83 printemps.

« C’est assez malin, ça permet de faire campagne sans que la question de votre âge ne soit trop présente et sans qu’on vous embête sur le côté ‘vous ne préparez pas la suite' », décrypte un élu de son département.

Entre des indemnités aux montants parfois symboliques, la hausse des agressions des maires et la baisse des dotations, le phénomène d’élus qui rempilent pendant des années reste toutefois mesuré. Rares sont les édiles à faire plus de 3 mandats consécutifs comme le pointe une étude publiée par Sciences Po et à aller au-delà de la barrière des 70 ans.

Seules exceptions: les toutes petites communes de moins de 5.000 habitants où les maires sont souvent plus âgés et habitués à rester longtemps en poste. On compte par exemple dans l’Oise pas moins de 25 maires qui dépassent les 80 ans contre 5 dans les Hauts-de-Seine.

Article original publié sur BFMTV.com

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