mercredi, février 11

Alors que l’on a célébré, comme chaque année à l’automne, les nouveaux Prix Nobel de sciences, l’histoire des trente dernières années a profondément interrogé le phénomène d’héroïsation scientifique. Parmi les grands mythes associés à la modernité savante, on retrouve en effet la figure du « génie » – de Francis Bacon à Albert Einstein – présenté comme un être solitaire, désengagé du monde, déterminé et désintéressé. L’histoire traditionnelle des sciences s’est longtemps racontée comme celle de pionniers et de grandes découvertes.

Plus récemment, les historiens ont replacé ces « génies » au travail, en interrogeant les conditions sociales et institutionnelles qui ont produit ces figures, mais aussi en montrant comment les physiologues ont cherché à identifier des traits physiques distinctifs, dressant l’anatomie de ces « cerveaux » perçus comme des êtres singuliers.

Dans un ouvrage récent, Les Têtes pensantes ou la pose des savoirs (Anamosa, 2025), Jean-François Bert et Jérôme Lamy apportent un éclairage décisif sur la fabrique des génies, en enquêtant sur le motif iconique du penseur, utilisé pour représenter la réflexion, l’introspection ou la cognition. Depuis l’Antiquité, cette posture relève d’une mise en scène que l’on retrouve non seulement en Occident, mais aussi en Inde, au Japon ou encore dans le monde musulman. Bien qu’en apparence intemporelle sinon universelle, elle se reconfigure au gré des époques. Les tableaux de Rembrandt, représentant des savants humanistes dans leur cabinet encombré de livres, de papiers et d’instruments, expriment déjà une érudition menacée par l’accumulation du savoir, nourrissant l’anxiété et la mélancolie de la Renaissance tardive.

Contraintes nouvelles

Au début du XXe siècle, les représentations du savant continuent de célébrer des figures exceptionnelles : Albert Einstein, le Français Henri Poincaré [1854-1912] ou l’Allemand David Hilbert [1862-1943]. Tous partagent des traits communs – précocité, éclairs d’innovation, difficulté initiale à s’imposer –, mais leur rayonnement s’explique aussi par des dynamiques collectives et par l’existence d’écoles et de traditions nationales, visions qui s’incarnent désormais dans des portraits de groupes.

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