Le Royaume-Uni s’apprête-t-il à faire entrer le loup dans la bergerie ? Un vaste nouveau complexe destiné à accueillir l’ambassade de Chine à Londres devrait être officiellement approuvé la semaine prochaine, selon plusieurs médias britanniques, malgré les inquiétudes de députés travaillistes et conservateurs concernant les risques pour la sécurité nationale et les répercussions sur les exilés hongkongais et ouïghours dans la capitale.
Depuis l’annonce du projet, un collectif hétéroclite de figures politiques, d’habitants, de militants exilés et de défenseurs des droits humains s’oppose à cette implantation diplomatique chinoise, sa plus importante en Occident. Samedi 17 janvier, ils seront sans doute encore plusieurs milliers à protester devant le Royal Mint Court, acquis par Pékin en 2018 contre un chèque de 294 millions d’euros pour y déplacer son ambassade devenue trop exiguë.
Ancienne abbaye cistercienne puis lieu de fabrication de la livre sterling jusque dans les années 1960, le Royal Mint Court, situé à quelques encablures du Tower Bridge, est un morceau de l’histoire de Londres. Mais ce n’est pas sa seule valeur patrimoniale qui suscite la polémique : le complexe se trouve juste au-dessus de câbles de communication et de fibre optique sensibles. Ces derniers relient les centres financiers de la City de Londres et de Canary Wharf, qui forment ensemble le deuxième centre financier mondial.
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Pour les opposants au projet, Pékin s’offre ainsi un accès direct à l’un des cœurs battants de l’économie mondiale. Les méthodes pour y parvenir incluent le détournement physique des câbles ou encore le placement d’un dispositif d’écoute.
Une inquiétude alimentée par les plans soumis par les autorités chinoises, qui prévoient la construction de plusieurs salles souterraines. Un réseau de 208 salles qui pourrait faciliter l’accès aux câbles, mais aussi permettre l’installation de matériel de surveillance clandestin.
En début de semaine, le Daily Telegraph a également révélé l’existence d’une vaste pièce secrète situé à seulement 1 mètre des fameux câbles optiques. Par ailleurs, des systèmes d’extraction d’air chaud ont été repérés, des installations qui pourraient suggérer la future présence de matériel informatique de surveillance.
« Approuver ce site, c’est offrir à la Chine une base de lancement pour une guerre économique au cœur même de notre infrastructure financière critique », a fustigé Alicia Kearns, ministre de la Sécurité nationale du cabinet fantôme. « Personne ne peut me garantir que les capacités technologiques du PCC (le Parti communiste chinois, NDLR) seront maîtrisables d’ici une décennie, et encore moins cinq. »
Londres, nid d’espions
Réputée pour son activisme dans le domaine de l’espionnage, la Chine fait partie des principales menaces pour la sécurité nationale du Royaume-Uni, expliquait en novembre 2025 le ministre britannique en charge de la Sécurité, Dan Jarvis, qui révélait l’existence d’une vaste opération de recrutement visant des individus ayant accès à des informations sur le gouvernement et le Parlement.
« Les ambassades ont toujours été utilisées comme bases pour des opérations de renseignement, qu’elles soient techniques ou non », rappelle Daniel Lomas, expert des questions de sécurité à l’université de Nottingham, selon qui des contre-mesures vont nécessairement être mises en place.
Le contre-espionnage britannique « a certainement dû cartographier avec soin l’emplacement de l’ambassade et des câbles pour identifier la manière dont les Chinois pourraient les compromettre. Des dispositifs de surveillance active permettront de rapidement alerter les services de sécurité en cas de tentative de manipulation ».
Autre possibilité : détourner les câbles. Une opération qui « coûtera plusieurs millions aux contribuables », pointe sur X le défenseur des droits humains Luke de Pulford et l’un des principaux opposants au projet. « Par ailleurs, les Chinois sont propriétaires du bâtiment et il faudra obtenir leur autorisation pour procéder à des travaux. »
De son côté, le MI5 n’aurait aucune inquiétude en matière de sécurité concernant le projet de méga ambassade chinoise, révélait l’an dernier le quotidien britannique The Guardian.
Si la proximité de ces infrastructures critiques pose question, c’est surtout la taille du futur complexe qui pourrait donner du fil à retordre aux Britanniques, estime Daniel Lomas. En cause, la très forte augmentation du personnel chinois circulant librement grâce aux visas diplomatiques.
« C’est une excellente occasion de dissimuler des agents du ministère de la Sécurité d’État sous le couvert de diplomates qui peuvent alors se livrer à des activités secrètes de collecte de renseignements contre le Royaume-Uni. Or, le MI5 est déjà confronté à un certain nombre de menaces importantes comme les activités iraniennes, russes, ainsi que la menace permanente du terrorisme », analyse l’expert.
« Risque calculé »
Les défenseurs des droits humains craignent aussi que cette vaste ambassade ne serve de base arrière à des agents chargés de traquer et d’intimider des opposants en exil. Des inquiétudes particulièrement vives parmi la diaspora hongkongaise de la ville, qui compte environ 285 000 personnes, dont beaucoup ont fui après la répression des mouvements prodémocratie par Pékin.
Parmi eux, la militante Chloe Cheung, accusée d' »incitation à la sécession » et de « collusion » avec un pays étranger en vertu de la très controversée loi sur la sécurité nationale. En décembre 2024, la police de Hong Kong a promis une récompense d’un million de dollars hongkongais (soit 110 000 euros au cours actuel) pour toute information menant à son arrestation.
« Le PCC utilise ces postes de police clandestins pour surveiller la diaspora et l’espionner. Si les agents chinois voient des opposants, les membres de leurs familles restés au pays sont harcelés et menacés », explique Chloe Cheung. « Cette méga ambassade ne fera qu’aggraver le problème. Un complexe de cette envergure n’est pas nécessaire pour des fonctions diplomatiques normales. En tant que Hongkongaise avec une prime d’un million de dollars HK sur ma tête pour m’être exprimée au Royaume-Uni, je suis extrêmement inquiète. »
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Face à un allié américain de moins en moins fiable, Keir Starmer affiche depuis le début de son mandat sa volonté de renouer des liens forts avec la Chine, après des années marquées par de fortes tensions entre Pékin et Londres sur les droits humains à Hongkong et au Xinjiang.
Le Premier ministre travailliste, qui doit se rendre à la fin du mois en Chine, offrirait ainsi un gage sans commune mesure à Xi Jinping en donnant son accord à la méga ambassade de Londres. Cependant, cette décision a toutes les chances de créer de sérieux remous jusqu’au sein du camp travailliste, d’autant que le gouvernement n’a toujours pas clarifié l’abandon d’un procès pour espionnage impliquant la Chine en octobre 2025.
« La décision d’autoriser la méga ambassade chinoise a des implications en matière de sécurité à l’heure où la Chine renforce ses activités d’espionnage à travers le monde. Mais les aspects liés à la sécurité et au renseignement ne constituent qu’une petite partie de l’équation. Le gouvernement doit aussi penser à la sécurité dans son ensemble en prenant en compte les facteurs diplomatiques, politiques et économiques. Au final, le risque sera calculé », avance Daniel Lomas.
Pour sortir de l’ornière, le gouvernement travailliste pourrait opter pour une troisième voie : autoriser la méga ambassade tout en posant des conditions sur la taille des bâtiments ou exiger l’abandon de tout ou partie du réseau de salles souterraines.
D’éventuelles concessions qui ne changeront rien à la détermination des opposants au projet, affirme Chloe Cheung. Au-delà des enjeux sécuritaires, « autoriser la plus grande ambassade d’Europe alors que la Chine menace les résidents britanniques est un symbole inacceptable », pointe la jeune activiste qui promet de poursuivre la mobilisation, même en cas de feu vert du gouvernement travailliste.




