Avec notre journaliste au service culture et notre correspondante à Jérusalem, Sophie Torlotin et Frédérique Misslin
Pour Yuval Abraham, journaliste d’investigation de 31 ans, la polémique n’est pas nouvelle. Il avait déjà suscité de très fortes réactions sur les réseaux sociaux et la presse israélienne deux ans plus tôt avec No Other Land, réalisé avec Rachel Szor et deux Palestiniens, le reporter Basel Adra et le militant Hamdan Ballal.
Le documentaire retraçait la destruction de hameaux palestiniens de Masafer Yatta, dans le sud de la Cisjordanie occupée, par des groupes de colons juifs. Présenté au festival de Berlin, il avait remporté le prix du meilleur documentaire.
Lors de la cérémonie, Yuval Abraham avait employé le terme d’« apartheid » pour décrire la différence de traitement, sur un même territoire, entre Basel Adra et lui-même, avant d’appeler à un cessez-le-feu. Sa prise de parole avait alors été qualifiée d’« antisémite » par des commentateurs en Israël. Quelques mois plus tard, No Other Land avait reçu l’Oscar du meilleur documentaire. Yuval Abraham avait de nouveau prononcé un discours engagé, dénonçant cette fois l’« épuration ethnique » à Gaza.
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Jusqu’à « 500 » victimes civiles pour une cible
Avec Naza, Yuval Abraham et Rachel Szor s’intéressent directement aux opérations militaires israéliennes dans la bande de Gaza. En 80 minutes, le documentaire entend montrer la réalité qu’ils dénoncent à partir de témoignages de membres de l’armée et des services de renseignement. « Naza » est l’acronyme utilisé par l’armée israélienne pour désigner les victimes civiles, considérées comme des victimes collatérales lorsqu’un responsable du Hamas est visé par une frappe.
À un moment du film, Yuval Abraham demande à un officier israélien quel ordre de grandeur de victimes civiles peut être envisagé pour atteindre une cible. « 500 », répond l’officier. Le documentaire soutient ainsi que, pour éliminer un membre du Hamas, la planification d’une frappe peut aller jusqu’à prévoir 500 morts parmi les personnes alentour.
L’armée israélienne conteste catégoriquement ces accusations. Une réunion au plus haut niveau a été consacrée lundi 14 septembre au film et l’état-major considère le documentaire comme une attaque contre l’État d’Israël. Il dénonce des « calomnies », des distorsions de la réalité et de fausses accusations, et affirme que les allégations concernant un tel nombre de victimes civiles sont complètement fausses.
Le documentaire met également en cause l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les opérations militaires. Sur ce point, l’armée répond que « la sélection et l’approbation des frappes sont faites par du personnel humain ».
Une enquête réclamée sur les sources
Les réactions sont particulièrement virulentes en Israël. Rom Braslawski, ancien otage du Hamas, a publiquement qualifié les deux cinéastes de « traîtres ».
Les 24 témoignages utilisés dans le documentaire étant anonymes, le ministre israélien de la Culture réclame une enquête sur les sources du film. Il souhaite également que la citoyenneté israélienne soit retirée aux réalisateurs au motif d’un manque de loyauté. La déchéance de nationalité est légalement possible en Israël mais reste rarement appliquée. Une telle demande doit être formulée par le ministère de l’Intérieur puis approuvée par des juges.
Yuval Abraham et Rachel Szor souhaitent malgré tout que Naza puisse être distribué en Israël, ce qui s’annonce difficile dans le contexte actuel. Pour les deux cinéastes, l’essentiel réside dans les témoignages qu’ils ont recueillis en hébreu : ils espèrent ainsi toucher et convaincre directement le public israélien.
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