une centrale nucléaire au cœur de la guerre

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C’est la première fois qu’un conflit militaire se déroule dans un pays doté d’un important parc nucléaire. En Ukraine, les bombardements et l’incendie récent aux abords du site de Zaporijia, où se situe la plus grande centrale nucléaire d’Europe avec ses six réacteurs de 1 000 mégawatts chacun, alimentent les craintes de la communauté internationale et ravivent le spectre d’une catastrophe nucléaire.

Alors que Kiev et Moscou, qui occupe le site depuis le début du conflit, s’accusent mutuellement d’être à l’origine de ces frappes, les tensions ont culminé en fin de semaine quand la centrale s’est trouvée « totalement déconnectée » du réseau national ukrainien à cause de dommages sur les lignes électriques. Alors que l’opérateur ukrainien assurait la veille que les systèmes de sécurité du site fonctionnaient normalement, la compagnie nationale ukrainienne Energoatom a mis en garde, samedi 27 août, contre la « fuite d’hydrogène et de pulvérisation de substances radioactives », faisant état d’« un risque d’incendie élevé ».

En attendant, les appels répétés de la communauté internationale à mettre en place une zone démilitarisée autour de la centrale afin de la sécuriser et de permettre l’envoi d’une mission d’inspection internationale n’ont toujours pas abouti.

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Une centrale essentielle pour l’alimentation électrique des belligérants

La centrale nucléaire de Zaporijia se situe dans le sud de l’Ukraine – sur le territoire de la ville d’Enerhodar – à près de 60 kilomètres de la ville de Zaporijia et 525 kilomètres de Tchernobyl, autre centrale occupée un temps par l’armée russe. Alimentée par les eaux du fleuve Dniepr, elle est la centrale nucléaire la plus puissante en Europe. Avec ses six réacteurs nucléaires VVER-1000, elle dispose d’une capacité de près de 6 000 mégawatts, assez d’énergie pour fournir près de quatre millions de foyers en électricité. En temps de paix, la centrale de Zaporijia produisait plus d’un cinquième de l’électricité ukrainienne. Elle alimente également une partie des territoires occupés par la Russie.

Outre la centrale de Tchernobyl – à l’origine de la plus grande catastrophe nucléaire au monde en 1986 et dont le dernier réacteur a été arrêté en 2000 –, l’Ukraine possède quatre autres sites atomiques : Rovno et Khmelnitski au nord-ouest, Ukraine-sud au centre du pays et Zaporijia au sud-est.

Un objectif militaire pris en otage par les Russes en mars

La Russie s’est emparée du site nucléaire de Zaporijia peu après avoir envahi l’Ukraine, le 24 février 2022, comme la ville d’Energodar où elle se situe. Le personnel est toutefois ukrainien et a été laissé en place par le Kremlin afin qu’il continue d’assurer le fonctionnement quotidien de la centrale.

Si les Russes ont besoin de la centrale pour alimenter les territoires qu’ils occupent, celle-ci est également exploitée comme un bouclier militaire par les armées occupantes pour se prémunir d’une contre-offensive ukrainienne. « Après l’avoir prise d’assaut le 4 mars, ils ont immédiatement installé des tanks et des dépôts de munitions à l’intérieur de la centrale, de manière à s’assurer que personne n’osera tirer. Ils s’y sentent à l’aise et prennent la population en otage », témoignait, en juin, le maire d’Energodar, Dmitry Orlov.

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La Russie est également accusée de vouloir couper l’approvisionnement de l’Ukraine en électricité en ciblant les lignes à haute tension, ceci en prévision d’un hiver qui s’annonce rude pour les habitants. Quand la centrale s’est trouvée du réseau après des dommages sur les lignes électriques causés par des incendies, Washington a mis en cause Moscou en estimant que « déconnecter la centrale du réseau ukrainien pour rediriger [l’électricité] vers les régions occupées [était] inacceptable ».

Qui est responsable des bombardements actuels ?

Le flou persiste quant à l’origine des tirs et bombardements qui s’abattent régulièrement sur le site de la centrale, les observateurs indépendants n’y ayant pas accès. Des frappes ont visé la centrale dès le 4 mars, date de la prise d’assaut du site par l’armée russe, qui avait tiré des obus sur l’infrastructure pour neutraliser une unité ukrainienne qui en assurait la sécurité. Côté ukrainien, une vidéo diffusée le 20 juillet a montré une attaque de drone visant des soldats russes postés à l’intérieur de l’édifice. Depuis, les belligérants s’accusent mutuellement d’être à l’origine des frappes qui menacent la sécurité des installations.

L’Ukraine accuse également, depuis des semaines, Moscou de stocker des armes lourdes dans la centrale de Zaporijia et de l’utiliser comme base de frappes sur les positions ukrainiennes. Elle assure aussi que les forces russes tirent sur la centrale qu’ils occupent dans le but d’accuser Kiev de ces bombardements. Les troupes russes ont bombardé le site « à plusieurs reprises au cours de la dernière journée », a encore affirmé samedi Energoatom sur Telegram.

Le même jour, la Russie accusait l’Ukraine d’avoir tiré dix-sept obus sur l’enceinte de la centrale au cours des dernières vingt-quatre heures. Selon l’armée russe, l’armée ukrainienne procède à ces tirs depuis les alentours de la ville de Marhanet, qui fait face à la centrale, sur la rive opposée du fleuve Dniepr, toujours contrôlée par Kiev.

Démilitarisation du site et inspection internationale

Afin d’éviter une escalade pouvant mener au pire, la communauté internationale réclame la démilitarisation du site de la centrale nucléaire et l’envoi sur place d’une mission d’inspection de l’AIEA. Des experts de l’AIEA y sont attendus « la semaine prochaine », selon la conseillère du ministre ukrainien de l’énergie, Lana Zerkal, qui reproche aux Russes d’« artificiellement créer des obstacles » à cette mission. Reproche immédiatement renvoyé par Moscou.

Favorable à une inspection de la centrale, Kiev exige toutefois que la mission internationale y accède en passant par l’Ukraine, afin de ne pas légitimer l’occupation de ses territoires par les troupes russes. Dans un entretien accordé vendredi au Monde, son directeur général, Rafael Mariano Grossi, précisait qu’il travaille également à la conclusion d’un accord pour que « des experts de l’agence puissent rester en permanence à Zaporijia » une fois que la mission d’inspection aura pu se tenir.

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Quel risque en cas de catastrophe nucléaire ?

Images satellite de la NASA montrant les incendies, en rouge, autour de la centrale de Zaporijia, jeudi 25 août 2022.

Dans quel état les inspecteurs vont-ils retrouver la centrale, s’ils y accèdent ? Inaugurée en 1985, la centrale de Zaporijia compte six réacteurs VVER-1000 de conception soviétique, dont le dernier a été mis en service en 1995. Selon l’expert nucléaire à l’Imperial College de Londres, Mark Wenman, ils ont été conçus « pour se protéger contre les catastrophes naturelles et/ou les incidents d’origine humaine ». Le directeur général de l’Autorité de sûreté nucléaire et président de l’Association des autorités de sûreté nucléaire des pays d’Europe de l’Ouest (Wenra), Olivier Gupta, relève toutefois que « la robustesse des murs et la redondance des systèmes de sûreté sont des facteurs favorables en cas de tirs sur les bâtiments abritant les réacteurs, mais jusqu’à un certain point ».

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Les réacteurs ne sont pas les seules cibles sensibles du site. D’après le chef de l’administration civile et militaire mise en place dans cette région du sud de l’Ukraine contrôlée par les Russes, Evgueni Balitski, « plusieurs tonnes » de déchets radioactifs sont stockées sur le site de la centrale et une frappe sur ce dépôt « rendrait l’ensemble du territoire impropre à la vie ».

« Une catastrophe nucléaire sur ce type de réacteurs ne conduirait pas à des mécanismes de rejets radioactifs identiques à ceux du réacteur no 4 de Tchernobyl. (…) Cependant, on peut envisager sérieusement des scénarios, (…) conduisant à des rejets de type Fukushima », estime Bruno Chareyron, directeur du laboratoire de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad).

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« Dans le pire des scénarios, où toute la radioactivité d’un réacteur de Zaporijia est rejetée à l’extérieur, nous avons trouvé, sur mille séquences météorologiques étudiées issues des dix dernières années, un cas où une partie du pays pourrait potentiellement être concernée par des niveaux de radioactivité qui justifieraient une prise de comprimés d’iode », estime, pour sa part, le directeur délégué à la crise auprès du directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), Philippe Dubiau.

Le directeur général de l’AIEA, Rafael Mariano Grossi, se dit inquiet. Car « dans les circonstances actuelles, le scénario d’un accident ne peut être exclu. Il y a des interruptions en continu de l’approvisionnement électrique, des problèmes avec les combustibles usés… Un accident vous fait passer du vert au rouge sans transition. »

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