« Si je dois partir par la route, je n’hésiterai pas non plus » : au Nigeria, la crise économique pousse les jeunes à l’exil

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Les intempéries ont creusé les rues sablonneuses d’Upper Sakponba, un quartier populaire de Benin City, dans le sud du Nigeria. Entre une plantation de bananiers et une église de campagne, une poignée d’hommes s’activent sur le chantier d’une bâtisse à étages. Dans la capitale de l’Etat d’Edo, la plupart des maisons qui sortent de terre sont construites grâce aux fonds envoyés au pays par la diaspora. Et elles continuent de pousser comme des champignons.

En 2021, 20,4 milliards de dollars (20,6 milliards d’euros) ont été transférés au Nigeria depuis l’étranger, selon le Bureau du budget de la fédération. Après avoir décru en 2020, ces virements devraient nettement augmenter en 2022, d’après la Banque mondiale. Le président nigérian Muhamadu Buhari assurait même en septembre que les fonds envoyés par la diaspora étaient aujourd’hui quatre fois supérieurs aux investissements directs dans le pays.

« L’argent n’a plus aucune valeur »

Dans un contexte économique difficile, marqué par l’effondrement du naira, la monnaie nationale, ces devises sont une bouffée d’air pour les familles, qui se soucient peu de l’origine des fonds. Malgré les tragédies, malgré les histoires de migrants réduits en esclavage en Libye et de femmes forcées de vendre leurs corps en Europe, les jeunes de Benin City rêvent toujours de partir.

Favor Kenneth, 21 ans, participe à une formation en compétences de vie à Idda Renaissance à Benin City, au Nigeria le 27 septembre 2022.

« Ma tante vit depuis trente ans en situation irrégulière à Londres, explique Josh, 27 ans. Eh bien, même avec son petit salaire d’assistante maternelle, elle a réussi à faire des économies pour construire une maison ici ! » Passionné de cuisine et de pâtisserie, le jeune homme organise des événements – mariages et célébrations en tout genre. Mais depuis quelque temps, « l’argent n’a plus aucune valeur » sur le marché. Le demi-sac de farine qui se négociait 1 800 nairas (4,15 euros) il y a quelques années en coûte maintenant 4 500 et les clients n’ont plus les moyens de payer ses prestations. Désormais, Josh ambitionne de réunir suffisamment d’argent sur son compte pour déposer une demande de visa. « Mais si je dois partir par la route, je n’hésiterai pas non plus », affirme-t-il.

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Selon l’ONU, le nombre de migrants internationaux en provenance du Nigeria en 2020 était de 1,7 million, contre 990 000 dix ans plus tôt. Pendant des années, l’Etat d’Edo a été le principal point de départ vers l’Europe pour les migrants irréguliers et les prostituées nigérians. D’après les données publiées par l’Agence nationale de lutte contre la traite des êtres humains (Naptip), la majorité des rescapés de ces trafics sont aujourd’hui originaires de l’Etat de Benue, plus à l’est.

« Les gens continuent de partir à la recherche de meilleures conditions de vie et tant que ces facteurs économiques ne changeront pas, ce sera toujours le cas », confirme Ruth Mbugua, chargée pour le Nigeria du programme assistance et protection aux migrants de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) des Nations unies.

« C’est comme une maladie »

« L’envie de partir, c’est comme une maladie en Afrique », soupire Owen Omorugbe, le pasteur de la New Jerusalem Church, implantée dans la communauté d’Ihama, à Benin City. Cet homme fin et cultivé dénonce l’implication de la société tout entière dans « l’industrie » migratoire, « un business comme un autre », selon lui.

« Il y a des publicités partout pour partir étudier ou travailler à l’étranger et quand les visas expirent, les gens se retrouvent en situation irrégulière. Certains pasteurs sont spécialisés dans les voyages par la route : ils ont des passeurs qui travaillent pour eux et ils disent aux familles qu’ils vont prier pour leurs enfants », énumère-t-il. Il n’est pas rare non plus qu’un proche joue les intermédiaires en échange d’une commission sur le ticket de départ, dont le coût oscille entre 500 000 et 750 000 nairas (entre 1 153 et 1 730 euros), selon les rapatriés interrogés par Le Monde.

Owen Omorogbe, pasteur de la New Jerusalem Church, à Benin City, au Nigeria, le 26 septembre 2022.

C’est une tante qui a aidé la sœur d’Owen Omorugbe à quitter le Nigeria, il y a plusieurs années. A-t-elle été forcée de se prostituer pour rembourser une dette fictive de plusieurs dizaines de milliers d’euros en échange de sa liberté, comme de très nombreuses Nigérianes victimes de traite humaine ? Le pasteur n’en sait pas plus sur les circonstances de son arrivée en Europe.

En revanche, il lui a rendu visite dans la ville italienne de Vérone, où elle est maintenant installée. « J’ai été très surpris de voir qu’elle vivait dans une seule pièce exiguë ! s’exclame-t-il. Elle travaille très dur, elle fait le ménage dans des hôtels ou bien elle ramasse des tomates dans les champs. Pourtant, vu d’ici, elle semble vivre dans l’opulence. D’ailleurs, elle a fait construire trois maisons à Benin City ! »

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Sur les réseaux sociaux et dans leurs récits, les immigrés se gardent bien d’évoquer les dangers du voyage ou les abus qu’ils subissent. « Grâce au taux de change, on a l’impression qu’ils ont énormément d’argent, même si on ne sait jamais exactement comment ils s’enrichissent », regrette Owen Omorugbe. Ces mythes poussent les familles à s’endetter ou à vendre tous leurs biens pour envoyer un ou deux de leurs enfants sur la route, dans l’espoir d’un retour sur investissement.

« Un jour, il est parti sans prévenir »

A deux pas de la New Jerusalem Church, John Ederaro, 82 ans, coule une retraite paisible dans sa vaste demeure du quartier d’Ihama. Ce chef de famille s’est marié quatre fois et a eu quatorze enfants. Quatre d’entre eux vivent en Europe, « en situation régulière », s’empresse-t-il de préciser. « Le Nigeria est un pays difficile, je voulais qu’ils aillent dans un endroit plus civilisé », explique tranquillement le vieux John, en tirant d’un tiroir le faire-part de mariage d’une de ses filles, mariée à un Espagnol. Sur un autre fascicule coloré, son fils pose tout sourire, en vacances dans une station balnéaire avec son épouse blanche.

John Ederaro, 82 ans, regarde avec sa femme les photos de son fils et de sa belle-fille sur un calendrier souvenir chez eux à Benin City, au Nigeria, le 27 septembre 2022.

Si l’aide financière apportée par ses enfants installés à l’étranger permet d’« améliorer » le quotidien, John Ederaro s’inquiète pour l’avenir de son plus jeune fils, inscrit à l’Université de Benin City. Ces derniers mois, celui-ci n’a pas pu aller en cours à cause d’une grève des enseignants qui a paralysé les universités fédérales du Nigeria. Le manque de perspectives est un poison pour la jeunesse et le vieux chef communautaire en sait quelque chose, lui qui a perdu un fils, probablement mort noyé en Méditerranée, il y a une quinzaine d’années.

« Il avait 22 ans, c’était un beau jeune homme, grand et barbu. Mais un de ses amis l’a trompé, se lamente le vieil homme. Je le croyais à l’université, mais un jour il a tout vendu et il est parti sans même me prévenir. » Il aurait été vu pour la dernière fois au Maroc, alors qu’il embarquait sur un bateau pneumatique.

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Malgré les nombreuses actions mises en place par l’OIM pour favoriser la réintégration des personnes rapatriées, il reste extrêmement difficile de faire demi-tour une fois engagé sur la route migratoire. A Benin City, beaucoup estiment qu’il vaut mieux mourir en essayant d’atteindre l’Europe que revenir au pays les poches vides.

« Retourne d’où tu viens ! »

Comme beaucoup d’autres « returnees », Joy, 33 ans, vit dans la « honte » et pleure « presque tous les jours » depuis qu’elle a été reconduite au Nigeria après avoir passé douze ans en Europe. La jeune femme n’avait pas 18 ans, lorsqu’elle est tombée aux mains d’un réseau de traite prostitutionnelle, qui l’a conduite jusqu’en Italie. Après en avoir réchappé, elle s’est installée en Allemagne avec son mari nigérian. Mais, début 2020, le couple et ses trois enfants ont finalement été reconduits dans leur pays d’origine après le rejet définitif de leur demande d’asile.

Joy (le prénom a été modifié), 33 ans, migrante de retour à Benin City, au Nigeria, le 27 septembre 2022.

A leur retour, Joy (qui a souhaité modifier son prénom) et son mari ont bénéficié d’une aide à la réinstallation d’environ 2 000 euros versée par l’OIM – « bien peu » pour reconstruire toute une vie. La jeune femme a aussi cherché de l’aide auprès de l’une de ses sœurs restée au pays, mais celle-ci l’a violemment rejetée. « Elle pensait que j’aurais ma propre voiture, ma propre maison, mais je n’avais rien de tout ça, constate Joy. Elle m’a demandé “Qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi es-tu revenue ? Retourne d’où tu viens !” C’est comme ça, ils préfèrent te savoir morte que de te voir souffrir avec eux ! »

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L’argent reste un souci constant pour la jeune mère de famille. Alors que l’inflation générale dépasse les 20,5 % au Nigeria, celle-ci ne pense qu’à « retourner en Allemagne avec un visa et un travail ». Ses enfants, surtout, vivent mal ce retour forcé dans un pays inconnu et Joy redoute plus que tout qu’ils ne tentent un jour, à leur tour, de rejoindre l’Europe par la route.

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