Pourquoi la France et 51 autres pays ont voté contre la résolution de l’ONU condamnant le nazisme

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Comme chaque année depuis 2012, la Fédération de Russie a soumis, vendredi 4 novembre, un projet de résolution devant l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) contre la glorification du nazisme, exhortant à la vigilance face aux formes modernes de la xénophobie et de la réhabilitation du IIIe Reich.

Cette résolution non contraignante a été adoptée par une majorité de pays (105 voix pour, 52 contre, 15 abstentions) lors de la 77e session de la Commission des affaires sociales, humanitaires et culturelles de l’Assemblée générale de l’ONU, communément appelée « Troisième Commission ». Parmi les pays qui ont voté contre ce texte figurent notamment la France et l’ensemble des Etats européens. Ce que certains observateurs connus pour leurs positions proches du Kremlin se sont empressés de condamner sur les réseaux sociaux.

Le résultat des votes du projet de résolution russe, présenté sur la Web TV de l’ONU, lors de la 77e session de la Troisième Commission de l’Assemblée générale, le 4 novembre 2022.

Fervent soutien de la politique étrangère de Vladimir Poutine, l’ancien sénateur Yves Pozzo di Borgo a qualifié samedi sur Twitter la décision française de « terrible », accusant le Quai d’Orsay d’être « aux mains et suiveur des Etats-Unis ». L’ancien candidat souverainiste à la présidentielle, François Asselineau, lui aussi défenseur de Moscou, a dénoncé un « scandale ».

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Chaque année, cette résolution est entérinée à une large majorité. Elle avait été adoptée le 16 décembre 2021 par 130 voix pour, 2 contre (Etats-Unis et Ukraine) et 49 abstentions. Si la France a effectivement voté cette année contre le texte pour la première fois, elle n’a jamais voté pour et s’était toujours abstenue, comme beaucoup d’autres pays occidentaux.

Dans le contexte de la guerre en Ukraine – et alors que la Russie a justifié son invasion commencée le 24 février par la volonté de « dénazifier » ce pays – de nombreux Etats qui s’abstenaient jusqu’ici ont décidé de voter cette année contre la résolution. C’est le cas de tous les pays membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, exceptée la Turquie, qui s’est abstenue.

L’Ukraine y voit le « comble de l’hypocrisie »

Dans son explication de vote, l’Union européenne a rappelé qu’elle plaidait « depuis des années pour que la lutte contre l’extrémisme et la condamnation de l’idéologie méprisable du nazisme ne soient pas détournées et cooptées à des fins politiques qui cherchent à excuser de nouvelles violations et de nouveaux abus des droits de l’homme ». S’ils ont voté contre le texte proposé par la Russie, les Vingt-Sept ont tenu à rappeler que la « lutte commune contre les formes contemporaines de toutes les idéologies extrémistes et totalitaires, y compris le néonazisme, [devait] être une priorité commune pour l’ensemble de la communauté internationale ».

Le Canada et les Etats-Unis (seul pays à avoir voté systématiquement contre ces résolutions depuis dix ans) ont, de leur côté, justifié leur opposition à ce projet de résolution, estimant qu’il visait à « légitimer un discours basé sur la désinformation ». Selon le communiqué de presse publié sur le site de l’ONU, l’Ukraine a, pour sa part, qualifié ce texte de « comble de l’hypocrisie », estimant que, contrairement à son intitulé, il était « un prétexte utilisé par la Russie pour justifier sa guerre brutale contre son pays et les crimes abjects commis contre l’humanité ».

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Avant le vote, l’Australie a réussi à faire adopter un amendement au projet de résolution (63 voix pour, 23 voix contre et 65 abstentions) insérant un nouveau paragraphe dans lequel l’Assemblée générale « constate avec inquiétude que la Fédération de Russie a cherché à justifier son agression territoriale contre l’Ukraine en invoquant l’élimination du néonazisme, et souligne qu’invoquer le néonazisme comme prétexte pour justifier une agression territoriale compromet sérieusement les mesures prises pour combattre réellement ce fléau ». La Russie a regretté une approche non constructive et dénoncé un amendement qui viserait à « politiser le sujet ».

Des tensions récurrentes

Comme nous l’expliquions déjà en mars, ce n’est pas la première fois que l’objet de ce texte, en apparence très consensuel, provoque des tensions au sein de l’ONU. En 2017, le compte rendu de l’Assemblée générale faisait état de « débats vifs », et le résultat du vote suscite régulièrement la déception et les « regrets » de la Russie.

Les pays qui s’opposent à cette résolution soulignent à chaque fois qu’ils ne font en aucun cas l’apologie du IIIe Reich. « Nous réaffirmons notre plus grande condamnation de toutes formes de nazisme, néonazisme et d’intolérance », insistait l’Ukraine en 2019, tout en rappelant que 8 millions d’Ukrainiens sont morts lors de l’offensive nazie.

En 2020, Jean-Yves Le Drian, alors ministre de l’Europe et des affaires étrangères, justifiait l’abstention de la France en dénonçant la résolution russe à l’ONU comme « un discours réducteur et destiné à diviser les Européens, en assimilant au régime nazi l’ensemble des opposants aux forces soviétiques, [qui] réduit la lutte contre le racisme aux questions mémorielles liées à la seconde guerre mondiale, dont il présente une vision déformée ».

Du côté de l’Ukraine, qui s’était abstenue en 2012 et 2013, la bascule vers le « non » s’est faite en 2014, année de la « révolution orange », de l’annexion de la Crimée et du début de la guerre du Donbass. En 2019, la délégation ukrainienne aux Nations unies justifiait son opposition par le double jeu russe, qui se présente en héros de la lutte antinazie, mais passe sous silence le pacte germano-soviétique de 1939, ou les millions de morts dus à la famine en Ukraine de 1932-1933 provoquée par le régime stalinien.

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Le nazisme occupe une place centrale dans l’historiographie officielle russe, que Vladimir Poutine a promue avec sept lois mémorielles depuis 2000. La seconde guerre mondiale, qualifiée de « grande guerre patriotique » depuis l’époque stalinienne, est réécrite de façon manichéenne, en présentant l’URSS comme la nation qui a vaincu de manière héroïque le nazisme, quitte à occulter les parts d’ombre de l’armée soviétique, comme le massacre de milliers d’officiers, entre autres, polonais à Katyn, en juin 1940.

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